La sagesse de Harper

Même si le standing du Parti conservateur est à la hausse dans les sondages et que le Parti libéral est en chute libre, Stephen Harper a fait preuve de sagesse en ne précipitant pas le déclenchement d'élections hâtives cette semaine.

En premier lieu, il n'est pas clair que M. Harper pourrait gagner ces élections. Tout au mieux pourrait-il espérer former un gouvernement minoritaire s'il faisait tomber le gouvernement libéral.

Il est vrai que M. Harper est en train de reconstruire le Parti conservateur pour en faire le premier parti à être en mesure d'opposer une voie alternative crédible aux libéraux depuis 1988. Il est vrai aussi que les Canadiens sont choqués de l'importance que la corruption a prise au sein du Parti libéral.

Il n'est cependant pas évident que les nouvelles qui sortent de la commission Gomery suffiront à dominer les 36 jours que compte une campagne électorale. D'autres enjeux comme les relations canado-américaines, la santé, l'unité du Canada ou les mariages homosexuels pourraient facilement remplacer les Jean Brault et Chuck Guité de ce monde dans les bulletins de nouvelles.

En outre, qui peut dire si le juge John Gomery continuera à écouter des témoignages pendant la campagne électorale? Pour ma part, je crois qu'il serait plus approprié d'ajourner les audiences jusqu'à ce que les Canadiens aient été entendus.

Dans le meilleur des cas, M. Harper devrait attendre le rapport et les recommandations du juge Gomery. Il ne devrait pas défaire le gouvernement avant d'avoir entendu assez de témoignages pour offrir aux Canadiens un projet capable de les rassurer, à savoir que le scandale des commandites ne se répétera pas.

Soyons francs: la plupart des abus commis par les libéraux dans le financement et l'octroi de contrats publics pourraient facilement avoir eu lieu sous un gouvernement conservateur. En effet, certains de ceux qui veulent des élections hâtives pour profiter de la colère publique attendent impatiemment leur tour.

Le juge Gomery a accompli de grands progrès dans le déchiffrage de l'escroquerie, et les semaines à venir s'annoncent tout aussi intéressantes. Malgré des soucis initiaux à propos de la nomination de deux avocats ayant des liens partisans — un libéral et un conservateur —, le choix de Me Bernard Roy par le juge Gomery s'est avéré un choix inspiré.

Personne n'avait jamais douté de l'intégrité personnelle de Me Roy quand il avait servi auprès de l'ancien premier ministre Brian Mulroney à titre de secrétaire principal. Aujourd'hui, personne n'est mieux placé que lui pour démembrer un système qui a duré trop longtemps.

Pour avoir participé à la campagne électorale de 1984, Me Roy comprend bien les pressions exercées sur les partis politiques pour qu'ils dégagent de vastes sommes d'argent afin d'acheter des annonces publicitaires à la télévision. Il a travaillé avec les «conseillers» et les lobbyistes qui jouent un rôle central dans la vie politique.

Me Roy comprend que les volontaires qui planifient la campagne électorale des partis ne sont — comme l'ancien sondeur des conservateurs, Allan Gregg, l'a expliqué dans un entretien télévisé — «pas payés ou payés sensiblement sous leur valeur sur le marché. Et à la fin d'une campagne, il y a un genre de "tu vois un peu ce que je veux", vous savez, "nous vous en devons une"».

Pour avoir travaillé à Ottawa, Me Roy comprend que le programme des commandites n'était guère une anomalie au sein de la fonction publique. Même si la plupart des fonctionnaires sont assidus, il se fait peu d'illusions au sujet de la politisation de leurs aînés. Comme n'importe qui, il n'a qu'à compter le nombre de sous-ministres qui ont démissionné quand le Parti conservateur était au pouvoir.

En choisissant Stephen Harper comme chef, les conservateurs ont opté pour l'intégrité. Bien que les libéraux aient tenté massivement de le diaboliser pendant la dernière campagne électorale, les Canadiens sont de plus en plus à l'aise avec la perspective d'un gouvernement conservateur.

La majorité reste encore à persuader. Ces électeurs observeront M. Harper de très près au cours des prochaines semaines. Les Canadiens ont avec raison développé un certain cynisme au sujet de la politique et des politiciens, et ils veulent que leur confiance leur soit rendue.

Dans le climat politique actuel, faire la bonne chose pourrait être politiquement rentable. S'il est sage, M. Harper rassurera les Canadiens en leur disant qu'il ne précipitera pas le déclenchement d'élections jusqu'à ce qu'il ait entendu assez de témoignages pour présenter un programme crédible qui permettra de confirmer qu'un tel scandale ne se reproduira pas sous un gouvernement conservateur.

Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.

nspector@globeandmail.ca