Un débat à ne pas escamoter

Paul Martin avait promis une démarche innovatrice en matière de politique étrangère. L'énoncé de politique internationale que ses ministres ont rendu public hier offre effectivement plusieurs changements de cap importants. Mais il risque aussi d'en laisser plusieurs sur leur faim avec certaines de ses positions floues ou escamotées.

Point positif, il s'agit pour la première fois d'une politique intégrée qui établit des fils conducteurs entre les politiques étrangère, commerciale, de défense et de coopération internationale. Les priorités sont communes, tout le monde tire dans le même sens. Autre élément à souligner, on cherche à cibler davantage l'action canadienne, en particulier en matière d'aide bilatérale, ce qui était recommandé depuis longtemps.

Le plus significatif, cependant, se trouve ailleurs, inscrit entre les lignes et au tournant de nombreux paragraphes. C'est aussi ce qui explique que cette politique ait pris tant de temps à voir le jour. La politique étrangère canadienne a toujours été tiraillée entre deux grands courants, celui en faveur d'une politique axée sur les valeurs canadiennes et celui partisan d'une politique basée sur une lecture terre-à-terre des intérêts économiques et stratégiques du pays. Le document publié hier cherche à réconcilier les deux, mais on sent que la promotion des intérêts canadiens a repris du galon.

La sécurité et la prospérité des Canadiens servent de justification au resserrement des liens avec les États-Unis et les puissances économiques émergentes que sont la Chine ou l'Inde, à l'intervention dans les États en déroute, où des terroristes pourraient prendre pied, à une aide au développement plus ciblée, à la réorganisation de la défense, à la réforme des institutions multilatérales. On veut des résultats et on le dit.

«Nous ne nous disperserons plus à l'extrême dans de multiples activités et nous ne serons plus présents dans toutes les régions. Nous nous concentrerons sur des menaces, des partenaires, des marchés et des institutions en particulier, et ce, en sachant bien où résident nos intérêts. Nous voulons avoir les moyens d'agir lorsqu'il y a des résultats stratégiques concrets en vue», lit-on dans le document synthèse.

Cette approche axée sur les intérêts a tenu le haut du pavé durant le règne du conservateur Brian Mulroney, avec surtout les négociations des accords de libre-échange. Cela ne voulait pas dire que tout idéalisme avait disparu. C'est sous Mulroney, par exemple, que le Canada a pris le leadership de la lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud. Les valeurs ont eu davantage la cote sous le libéral Lloyd Axworthy, le champion du concept de sécurité humaine. Cela a conduit à des réalisations importantes, comme la conclusion du traité contre les mines antipersonnel et la création de la Cour pénale internationale.

L'énoncé du gouvernement Martin prend à certains égards le relais d'Axworthy quand il reprend la notion de «responsabilité de protéger» les populations menacées par leur propre gouvernement. Paul Martin va toutefois plus loin que le groupe de travail à l'origine du concept. Il envisage la possibilité d'intervenir sans l'approbation d'institutions multilatérales. «Nous devons reconnaître que nous sommes prêts à évoluer et à prendre les devants quand c'est possible, spécialement lorsque les institutions multilatérales tardent à agir ou ne sont pas en mesure de le faire», écrit-il dans son avant-propos. Paul Martin avait défendu cette position durant sa course au leadership, ce qui lui avait valu une volée de bois vert. Il n'a pas pour autant abandonné l'idée.

Le document, il faut le dire, insiste sur l'importance d'une action collective et multilatérale, «la seule viable pour parvenir à une solution permanente», et le ministre des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew, soutient que le Canada ne cherche pas à travailler en marge des institutions multilatérales. «Notre énoncé de politique internationale veut renforcer le système multilatéral considérablement. [...] Il faut bien comprendre que la priorité est là, sauf qu'un pays ne peut pas abdiquer ses responsabilités si parfois le système multilatéral n'est pas suffisamment efficace.» L'énoncé reste malheureusement vague sur les critères qui conduiraient le Canada à se sentir justifié d'agir en marge des Nations unies ou d'une autre institution.

Autre grande déception: le refus du gouvernement d'imiter d'autres pays riches et de s'engager à verser l'équivalent de 0,7 % du PIB en aide au développement d'ici 2015. Le pays à l'économie la plus dynamique du G8 dit viser cette cible mais refuse de dire quand il souhaite l'atteindre. À son sommet, au milieu des années 80, le Canada versait l'équivalent de 0,55 % de son PIB. En 2001-02, il a atteint le fond du baril avec 0,24 %. Cette année, sa contribution devrait osciller entre 0,3 et 0,35 % du PIB. Au rythme où les budgets augmentent, il faudra attendre 2027, selon le Conseil canadien de coopération internationale, pour atteindre l'objectif fixé par Lester B. Pearson et repris par les Nations unies.

Plusieurs éléments de cet énoncé méritent un débat approfondi. Le comité permanent des Affaires étrangères consultera, mais il y a fort à parier que le débat ne se déplacera pas sur le plancher de la Chambre des communes. Le climat actuel ne s'y prête guère. L'attention est ailleurs. L'opposition conservatrice et dans une moindre mesure le Bloc n'en ont plus que pour la commission Gomery. Tout le monde cherche aussi à impliquer Paul Martin, les yeux rivés sur les calculs électoraux rendus plus complexes par une guerre de procédures lancée lundi soir par les libéraux.

De cette guérilla dépendra la tenue ou non d'élections ce printemps, mais aucun parti ne pourra tenir cinq semaines en parlant seulement du scandale des commandites. D'autres sujets feront surface, comme Kyoto, le déséquilibre fiscal, le mariage gai et la décriminalisation de la marijuana. Mais la politique étrangère, l'éternel parent pauvre des matchs électoraux et même des débats des chefs, a bien peu de chances.

Dommage car la vision proposée aura des effets à long terme et mérite d'être débattue de façon ouverte et réfléchie. Il y va de la redéfinition du rôle du Canada dans le monde et l'opération proposée ici n'a rien de cosmétique.

mcornellier@ledevoir.com