Hors-jeu: 6 6

Parmi toutes les inventions de l'histoire de l'humanité en route vers le progrès, le bonheur et la paix, l'une des plus marquantes — avec la brosse à dents électrique et le règlement du retrait automatique à l'avant-champ — est sans contredit l'écran divisé. Dans le merveilleux monde du sportª, l'écran divisé a fait de petites merveilles. Grâce à l'écran divisé, on peut voir que le lanceur est nerveux à l'os et pas assez concentré sur le frappeur parce que le coureur au premier force comme un malade.

Grâce à l'écran divisé, on peut entendre le curleur crier comme un perdu et le voir crier comme un perdu. Grâce à l'écran divisé, on peut admirer dans son intégralité l'événement sportif qui ne s'arrête pas, genre soccer et course automobile, pendant qu'est diffusée une excellente publicité. (Il faut dire que l'événement se poursuit alors avec pas de son, une formule que l'on gagnerait à appliquer à d'autres émissions non sportives.)

D'ailleurs, je songeais à cela en fin de semaine, preuve qu'il n'y a vraiment pas de position «fermé» sur l'interrupteur du génie et qu'il ne sert à rien qu'il fasse beau dehors si on n'est pas beau dans son roquefort intérieur: pour mettre un peu de piquant dans la Formule 1, ils devraient arrêter la course pendant les pauses publicitaires. Chacun se garerait sur l'accotement et en profiterait pour rincer son moteur, aller aux waters ou s'offrir une root beer. Tous les experts vous le confirmeront: en sport automobile, le départ est crucial et spectaculaire. Là, on aurait une quatorzaine de départs, et tout le monde serait excité tout plein.

En plus, l'écran divisé permet, en même temps que vous recevez les dernières nouvelles de la Saskatchewan, d'observer en direct la pontificale cheminée. Vous avez vu ça, hier? De la grande télé. En attendant la boucane. Ce qui ne fait pas très Kyoto, soit dit en passant.

Quel rapport entre le conclave et le sport? Nier qu'il y en ait un, mesdames messieurs, ce serait ignorer que toute est dans toute. Car il y a les pronostics. En visitant par exemple le site de Paddy Power, le premier preneur aux livres d'Irlande, l'on peut parier sur les courses de chevaux, le soccer, le golf, le tennis, le snooker, mais aussi allonger quelques euros sur la bataille pour le trône de saint Pierre.

Question de vous mettre au parfum, notons qu'en après-midi hier, c'est le Nigérian Francis Arinze qui avait renversé la tendance et pris la tête des favoris avec une cote de 3 contre 1, devant Jean-Marie Lustiger de France et Joseph Ratzinger d'Allemagne à 11 contre 2. (Une fois pour toutes, il faut que ce soit dit: une cote de preneur aux livres n'est pas une prédiction du résultat, mais un reflet du comportement des parieurs. L'abaissement de la cote d'Arinze et le relèvement de celle de Ratzinger, qui était à 3 contre 1 la semaine dernière, signifient simplement que plus d'argent a été placé sur le premier. En modifiant les cotes, la maison s'assure que des sommes à peu près égales ont été versées et seront remises; à la suite de quoi, elle prend son pourcentage et rigole jusqu'à la banque.)

En ce qui a trait au nom que prendra le prochain pape, c'est Benoît XVI qui se retrouve maintenant en tête à 3 contre 1, contre Jean-Paul III à 4 contre 1 et Pie XIII à 6 contre 1. Benoît XVI dispose évidemment d'un ésotérique avantage puisque le scrutin se déroule à la chapelle Sixteen, mais personnellement, je préférerais Sixte Sixte — vous pouvez vérifier, le dernier Sixte était Quint — en hommage à Mario Lemieux qui portait le même numéro. (Imaginons un pontife souverain qui se pointerait à la fenêtre et déclamerait urbi et orbi «C'est quelque chose que je m'attendais pas à et puis euh...»)

Et la cote de Sixte Sixte, vous l'aurez deviné, a été établie scientifiquement par les catholiques irlandais de Paddy Power à... 66 contre 1.

Tutti est dans tutti.

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Ailleurs dans l'effervescente actualité, dans la série «Peste soit de ces bricoles de merde et des foutus connards qui en usent comme en usent les têtes de noeud», si vous vous êtes procuré des billets pour les Championnats du monde de sports aquatiques de Montréal 2005 Plus-O-Rama, vous n'y verrez probablement pas David Maitre.

Maitre était le tenant du titre de France du 50 m nage libre, mais il a été disqualifié lors des championnats nationaux disputés la semaine dernière à Nancy.

En qualifications, Maitre a fait un faux départ qui a causé son élimination. Motif du faux départ: juste avant le signal du starter, une sonnerie de téléphone cellulaire a retenti dans les estrades.

Y a vraiment vraiment des coups de pied au cul qui se perdent.

Selon mes sources postées sur toutes les longueurs d'ondes réelles et virtuelles, l'appel était cependant d'une extrême importance. Il s'agissait d'un gars qui appelait un autre gars pour lui dire combien c'est pratique de pouvoir l'appeler en tout temps sur son cellulaire même s'il n'a rien de particulier à lui dire.

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L'ancien champion du monde des échecs Garry Kasparov, qui a récemment abandonné la compétition pour coprésider l'organisme «2008 libre choix» qui vise à faire battre Vladimir Poutine à la prochaine élection présidentielle en Russie, participait vendredi dernier à une rencontre avec de jeunes sympathisants lorsqu'un fan, dont il venait d'autographier l'échiquier, lui a balancé un coup dudit échiquier sur le crâne.

Le jeune homme a dit que son geste avait été motivé par sa déception de voir Kasparov quitter les échecs de haut niveau, mais l'entourage de Kasparov y voit une tentative d'intimidation des «jeunesses poutiniennes».

Vous, ça vous regarde, mais moi, je trouve que «jeunesses poutiniennes» est une expression pleine de potentialités.

Et pour rester un peu dans le même univers, le poids lourd ukrainien Vitali Klitschko a accordé une entrevue au magazine Playboy, à la version avec pas de photos duquel je suis abonné, dans laquelle il compare la boxe aux échecs.

«Les deux sont similaires. Vous devez concevoir une stratégie et penser plusieurs coups à l'avance. La différence? Aux échecs, personne n'est un expert, mais tout le monde joue. À la boxe, tout le monde est un expert, mais personne ne se bat.»

Allez, on médite là-dessus et on se faxe.

jdion@ledevoir.com