Le cas Lapierre

Malgré les horreurs qui en sortent, il y a quelque chose de rassurant dans la commission Gomery: elle existe. Dans bien d'autres pays considérés comme démocratiques, on n'aurait pas vu la nécessité de faire enquête sur des pratiques qui sont certes jugées déplorables, mais pratiquement inévitables.

D'un point de vue partisan, Paul Martin a peut-être commis une erreur qu'il risque de payer très cher en permettant que la turpitude de son parti soit exposée au grand jour, mais l'objectif était louable.

En revanche, personne n'a soupçonné Jean Lapierre d'intentions vertueuses, la semaine dernière, quand il a déclaré que les travaux de la commission pourraient être interrompus par le déclenchement d'élections générales. Son inquiétude de voir la justice mal servie ressemblait à celle du renard qui déplorerait que l'enclos restreigne la liberté des poules.

Si le gouvernement était renversé au début de mai, comme le veut maintenant la rumeur, la poursuite des audiences publiques pourrait certainement causer de sérieux problèmes aux libéraux durant la première partie de la campagne, mais le tort serait encore plus considérable s'ils donnaient l'impression de vouloir museler la commission.

C'est comme cette idée de mettre prématurément fin à la session parlementaire pour empêcher l'opposition d'adopter la motion de censure fatale. Qu'on ait simplement pensé à utiliser un expédient aussi antidémocratique en dit long sur la panique qui s'est emparée des libéraux.

Même s'il a précisé que la décision de suspendre les travaux de sa commission appartenait au juge Gomery, la remarque de M. Lapierre n'en constituait pas moins une forme de pression incompatible avec le principe de la séparation des pouvoirs entre l'exécutif et le judiciaire.

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Cette nouvelle sortie du ministre des Transports avait des airs de déjà-vu. À pareille date l'an dernier, au moment où il confirmait officiellement son retour en politique, il avait plongé son chef dans l'embarras en déclarant que la loi sur la clarté référendaire, objet de vénération au Canada anglais, était parfaitement inutile.

Encore une fois, le bureau du premier ministre a jugé nécessaire de corriger ses propos. Certes, le gouvernement préférerait que le juge Gomery ait le temps de déposer son rapport final avant le déclenchement des élections, ce qui les reporterait pratiquement au printemps 2006, mais il est hors de question d'annuler ou de suspendre les travaux de la commission, a assuré le directeur des communications, Marc Roy.

Il y a un an, M. Martin avait tenté d'expliquer la gaffe de son nouveau lieutenant au Québec par les nombreuses années qu'il venait de passer derrière le micro de CKAC, où il était libre de dire n'importe quoi. Il lui faudrait un certain avant de retrouver ses vieux réflexes de politicien.

Cette période d'adaptation devrait maintenant être terminée. Si M. Lapierre se limitait à ses habituelles pitreries, on se contenterait de ne pas en rire, mais le problème semble plus profond. Remarquez, il n'est pas le premier à faire la preuve qu'on peut faire de la politique depuis des années sans avoir plus de jugement pour autant. Au Québec, l'exemple vient de haut.

En annonçant qu'il reprenait du service, M. Lapierre avait clairement indiqué que son retour en politique était intimement lié à la présence de Paul Martin, qu'il avait appuyé lors de la course au leadership de 1990. Il avait ajouté qu'il se retirerait le jour où M. Martin partirait.

Les électeurs d'Outremont pourraient lui éviter d'avoir à choisir. En juin dernier, M. Lapierre l'avait emporté plus facilement que ses collègues Pierre Pettigrew ou Liza Frulla, dont la réélection semble bien improbable, mais le bloquiste François Rebello lui avait néanmoins livré une lutte honorable dans des circonstances moins favorables qu'aujourd'hui.

Déjà engagé dans une lutte pour un poste à l'exécutif national du PQ, M. Rebello ne sera pas candidat cette fois-ci, mais le Bloc québécois a dans sa mire le candidat idéal: l'ancien maire d'Outremont, Jérôme Unterberg, dont le père, Paul, avait défendu les couleurs péquistes à trois reprises dans les années 1970.

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Si la menace que M. Lapierre a laissé planer sur la commission Gomery était grossière, les libéraux ont parfaitement le droit d'avertir la population que le déclenchement d'élections précipitées signifierait la mise en veilleuse, voire l'abandon définitif de plusieurs projets de loi et mesures budgétaires.

La dissolution de la Chambre des communes laisserait en plan la reconnaissance du mariage gai et la décriminalisation de la possession de petites quantités de marijuana. Il serait tout à fait normal que les responsables de la chute du gouvernement Martin en assument les conséquences.

Cela vaut aussi pour certains engagements financiers, comme l'entente sur le partage des revenus des ressources pétrolières extracôtières avec Terre-Neuve et la Nouvelle-Écosse. Les libéraux ont encore le temps de la faire approuver, mais pourquoi ne pas faire porter aux partis d'opposition le blâme d'un aussi fâcheux contretemps?

Il est inévitable que les questions d'éthique dominent la prochaine campagne électorale, mais, comme au printemps dernier, les électeurs auront aussi à choisir entre des visions de la société canadienne qui sont diamétralement opposées.

M. Martin a commis l'erreur de penser que la création de la commission Gomery suffirait en soi à satisfaire l'appétit de moralité publique de la population, mais une fois qu'on aura trouvé et puni quelques coupables, il faudra bien passer à autre chose.

Même aux yeux des plus progressistes, l'élection d'un gouvernement Harper ne réussirait sans doute pas à faire de la vie un enfer, mais cette perspective en effraiera certainement plusieurs. Si les électeurs ontariens arrivent à se convaincre que le scandale des commandites est essentiellement une affaire québécoise, la partie est encore jouable pour les libéraux.

mdavid@ledevoir.com
1 commentaire
  • Benoît Bélanger - Inscrit 19 avril 2005 10 h 36

    Merci M.David de remettre les pendules à l'heure !

    Il y a quelques jours, M. Landry dans la grandiloquence qu'on lui connaît affirmait que l'affaire des commandites était le pire scandale politique jamais vécu dans les pays occidentaux.

    Devant pareille déclaration, j'ai réalisé que le chef du Parti Québécois n'a jamais lu le Canard enchaîné ! Nous avons encore beaucoup à apprendre des Français dans le domaine des magouilles politiques et surtout du cynisme développé par les politiciens français et applaudi sinon entretenu par le peuple français lui-même !

    Est-ce pour cette raison que notre ENAP a invité le professeur Alain Juppé? Est-ce pour cette raison que devant pareil cynisme, notre classe politique ne s'inquiète guère de cette décision de l'ENAP?

    Au Québec autant qu'au Canada,la population a conservé suffisamment de "naïveté politique" pour s'insurger encore contre les abus de nos politiciens et contre les magouilles politiques dont les mandarins aux deux paliers de gouvernement se font les nécessaires complices.

    Ce dernier aspect de la question est rarement soulevé par les médias, sans doute parce que nos journalistes ont besoin eux aussi des "tuyaux nécessaires" pour accomplir leur travail.

    Je serais heureux qu'un beau jour, vous-même M.David ou quelqu'un d'autre de vos collègues se décide enfin à poursuivre une enquête exhaustive sur le mandarinat de la fonction publique, tant à Ottawa qu'à Québec, et s'interroge sérieusement sur la non- imputabilité des hauts fonctionnaires qui sont les véritables personnes qui nous gouvernent, les véritables responsables de l'état de choses que l'on déplore aujourd'hui. Ceci est vrai des magouilles politiques, et encore plus vrai des erreurs commises par les spécialistes que sont les hauts fonctionnaires qui conseillent les politiciens mais qui ne paient jamais pour leur propre turpitude !