Un gouvernement de coalition?

Qu'il survienne dans six semaines ou dans six mois, tout indique que le prochain scrutin fédéral va produire un Parlement plus fragmenté que jamais.

Il y a maintenant quatre cycles électoraux que la Chambre des communes a éclaté en plusieurs morceaux plus ou moins congruents. Au lendemain des élections de 1993, tout le monde parlait du Parlement à cinq comme d'une aberration temporaire, imputable à la profonde crise constitutionnelle que venait de traverser le Canada. Au fil des années, cette situation a produit son lot de résultats dysfonctionnels dont une opposition officielle sécessionniste, deux partis de droite qui vivaient pour se faire la guerre plutôt que pour la faire aux libéraux et un gouvernement minoritaire libéral sans partenaire stable dans l'opposition.

Douze ans plus tard, voilà maintenant qu'après le NPD et le Parti conservateur, c'est au tour du Parti libéral d'être menacé d'être réduit à une simple fraction du tout fédéral. Après avoir passé une décennie sans solution de rechange au parti gouvernemental en place, le Canada est en voie de devenir un pays sans parti gouvernemental au sens national du mot.

Si des élections avaient lieu au printemps, il y aurait davantage de chances de voir le Bloc québécois redevenir l'opposition officielle que de voir le Québec revenir en force au sein d'un gouvernement fédéral. Qu'il soit libéral ou conservateur, le prochain gouvernement du Canada comptera presque certainement moins d'élus québécois que ceux qui l'ont précédé, exception faite de la très éphémère administration de Joe Clark en 1979. Et encore! Si Stephen Harper devient premier ministre, on ne peut même pas jurer qu'il réussira à faire élire ne serait-ce qu'un seul député au Québec.

Quant aux libéraux, les sondages montrent qu'ils ne sont pas autant en train de se faire damer le pion par une autre formation fédéraliste au Québec que d'être réduits à la même place marginale que le NPD et le PCC.

***

Dans cette perspective, certains ont évoqué l'hypothèse d'une entente cordiale entre les conservateurs et le Bloc québécois. Si ce scénario ne constituait pas un cauchemar pour les deux formations en cause, on pourrait accuser ceux qui l'évoquent de rêver en couleurs.

Une alliance entre le Bloc et le PCC empoisonnerait à tout jamais leurs avenirs respectifs. Elle teinterait irrémédiablement les projets d'un éventuel gouvernement Harper, en particulier son plan de renégocier le fédéralisme fiscal avec les provinces. Les ouvertures de M. Harper à ce chapitre seraient rapidement perçues à l'extérieur du Québec comme une offre de démantèlement de la fédération canadienne faite au Bloc en échange de son appui aux Communes. Dans la foulée de Brian Mulroney mis à mal pour avoir voulu reconnaître le caractère distinct du Québec, il serait à son tour lapidé par l'opinion publique du reste du Canada.

Le Bloc, à l'inverse, pourrait difficilement justifier une certaine complaisance à l'égard d'un gouvernement de droite. Sa base sociale-démocrate ne comprendrait pas que le Bloc marche main dans la main avec un gouvernement dirigé par Stephen Harper. Sa base souverainiste ne concevrait pas que le parti rende un gouvernement sans assises au Québec et souvent à contre-courant de ses tendances lourdes plus tolérable, alors que le contraire sert beaucoup mieux ses objectifs référendaires.

***

On évoque beaucoup moins l'hypothèse inverse d'une coalition post-électorale du NPD et PLC. Elle est pourtant nettement moins grotesque. Au Canada, les seules expériences de cohabitation réussies ont été celles qui ont rapproché, le temps d'un mandat, des néo-démocrates et des libéraux.

La Saskatchewan a récemment fait l'expérience d'un gouvernement de coalition. Pendant les années 80, l'Ontario, à un moindre degré, avait vu un gouvernement minoritaire libéral gouverner pendant deux ans sur la foi d'un pacte avec le NPD.

Le gouvernement fédéral de centre-gauche qui résulterait d'une telle coalition serait beaucoup plus susceptible d'être stable qu'un gouvernement minoritaire dirigé par Stephen Harper. Minoritaire, une coalition NPD/PLC serait plus souvent sur la même longueur d'onde que le Bloc. Majoritaire, elle serait plus respectueuse de la tendance centriste d'une majorité d'électeurs, toutes régions confondues, y compris le Québec.

Il n'y a pas qu'au Québec que plusieurs sont réfractaires à l'idée de voir Stephen Harper s'installer au pouvoir. L'an dernier, ce sentiment avait été suffisamment fort pour permettre à Paul Martin de le canaliser à son avantage pour sauver sa mise le jour du scrutin. Cette année, la donne se présente différemment. M. Martin ne peut plus espérer bénéficier de la chance au coureur qu'il a tant réclamée l'an dernier.

S'il y a des élections ce printemps, le NPD s'annonce déjà comme la variable la moins prévisible du recomptage des votes de l'an dernier. Déjà, d'un sondage à l'autre, on assiste à des variations de presque dix points de ses appuis potentiels.

Un bon score néo-démocrate pourrait résulter en un gouvernement majoritaire conservateur — en affaiblissant les libéraux dans plusieurs régions du Canada. Mais une remontée du NPD pourrait également faire basculer la Chambre des communes vers la gauche.

Ce qui est certain, c'est que le Canada n'est pas sur le point de revenir au modèle plus simple de l'avant-Bloc québécois. Si les complications appréhendées de la prochaine campagne fédérale doivent servir à autre chose qu'à produire un autre gouvernement impuissant, ce sera peut-être à faire avancer l'idée que le temps de penser différemment aux ingrédients qui peuvent faire des gouvernements durables au Canada est venu.

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star