L'argent sale: Que peut-il sortir d'une élection à saveur de scandale?

Il faudrait normalement se réjouir qu'une question d'ordre éthique en vienne à dominer les débats. Mais, dans la situation présente, la vie politique y gagnera-elle en intégrité? C'est loin d'être assuré. À la faveur du scandale qui agite le pays, des gens honnêtes risquent d'être balayés avec les tripatouilleurs, et d'autres magouilleurs pourront, dans la mêlée, se faufiler parmi les phalanges de la pureté.

Bien que la population ne veuille guère aller aux urnes, il est probable qu'une élection sera bientôt déclenchée. Seule la réticence de l'électorat à replonger si tôt dans une campagne avait, jusqu'à ces derniers jours, retenu l'opposition de faire tomber le gouvernement. Mais les libéraux de Paul Martin dégringolant partout dans la faveur populaire, les conservateurs ne vont pas laisser passer une conjoncture pour eux aussi inespérée.

Malgré le fort mouvement d'opinion noté aux derniers sondages, les résultats d'une telle élection sont encore incertains. Par contre, il fait peu de doute que la campagne qui s'annonce va remuer plus de boue que d'idées. Le thème de la corruption supplante déjà ces enjeux qu'hier encore on croyait primordiaux, comme la santé, ou qui devraient sérieusement mobiliser le public, comme l'intégration économique et militaire de l'Amérique du Nord.

Une perspective étroitement démoralisante ne risque-t-elle pas de dissuader les gens d'aller voter et de freiner aussi le recrutement de candidats de plus grande valeur?

Selon une récente enquête de la firme Compas faite pour CanWest Global, la majorité des gens au pays croient — plus encore qu'auparavant — que la politique et les politiciens sont corrompus. Les révélations de la commission Gomery les incitent aussi à penser que les gens honnêtes vont se tenir loin de la chose publique. Or, rien ne s'annonce qui fasse croire à un renouvellement substantiel du discours et des méthodes de la classe politique.

D'après le même sondage, seule une minorité de citoyens trouve que l'affaire des commandites exige une élection immédiate. Par contre, la plupart ne croient pas que ce scandale soit avant tout attribuable aux agences de publicité ou à la politique traditionnelle, ni qu'il soit «limité au Québec». Autant dire que le scandale frappe les libéraux de plein fouet, non seulement ceux du temps de Jean Chrétien, mais aussi ceux de Paul Martin.

La population n'accepte pas la thèse de l'ancien premier ministre pour qui, le Québec ayant été ramené au bercail canadien, il importe peu que quelques millions se soient égarés en route. Son successeur, Paul Martin, ne sera pas davantage cru s'il présente son parti comme étant le seul capable de préserver l'unité du pays. Le scandale des commandites aura plutôt contribué à salir le fédéralisme, sinon le Canada.

Voilà qui ne laisse guère que la corruption libérale comme grande affaire nationale susceptible de donner le ton à l'élection. On ne peut, certes, minimiser ce scandale. Et même si des fonds n'avaient pas été détournés à des fins électorales, aucun premier ministre ne saurait prétendre n'y être en rien lié, vu la violation systématique de la saine gestion et de l'intégrité politique.

Au reste, comment Jean Chrétien peut-il prétendre que le pays était en péril après le référendum désastreux de 1995, mais qu'à titre de chef de gouvernement il ne s'informait pas au jour le jour de l'opération visant à le sauver? Imagine-t-on un président Bush ne voulant pas qu'on lui fasse rapport personnellement des mesures de sécurité décrétées après le 11 septembre 2001? Un chef de gouvernement qui plaiderait l'ignorance en semblables circonstances serait forcément un menteur ou un irresponsable.

Quant à Paul Martin, il serait incompréhensible qu'ayant su, le cas échéant, l'existence du trafic des commandites, il ait ordonné une enquête potentiellement aussi dévastatrice que celle de la commission Gomery. Mais si, ministre des Finances, il n'a jamais eu vent d'un tel «programme», prioritaire pour l'État fédéral, avait-il l'envergure voulue pour aspirer à gouverner le pays? Non sans raison, plusieurs hésiteront à lui faire confiance.

Marécage

Paul Martin reste, il est vrai, plus populaire que son parti, et plus populaire aussi que le chef conservateur, Stephen Harper. Mais la corruption touchant d'abord et avant tout les libéraux, leur parti fera tout pour s'éloigner d'un tel marécage. Tout, c'est-à-dire présenter leur équipe comme la plus rassurante, celle qui va préserver les programmes sociaux ou empêcher «l'extrême droite» de piétiner la charte des droits et les minorités qu'elle protège. Aux accusations d'argent sale vont répondre des bruits inquiétants pour diverses communautés au pays.

(Paradoxalement, les libéraux ne pourront plus brandir l'épouvantail de la séparation du Québec, un vieil argumentaire de leur stratégie, alors que la crainte d'une nouvelle crise nationale se répand dans une bonne partie du public ailleurs au Canada. Plus d'un observateur voit déjà à Ottawa un gouvernement minoritaire — ou sans appui au Québec — faire face, d'ici deux ou trois ans, à un autre gouvernement du Parti québécois.)

Justice immanente? On ne parlerait pas aujourd'hui de corruption si la question du Québec, longtemps minimisée à Ottawa, avait été enfin résolue. L'argent sale qui devait sauver le pays ne va pas nécessairement le perdre, mais l'affaire risque de contribuer à le déstabiliser comme jamais auparavant. On risque alors d'entendre un jour, non la musique d'une caisse enregistreuse, mais un bruit de bottes.

Bien sûr, nul n'accusera Paul Martin, homme d'affaires prospère, de s'être enrichi à même les contrats fédéraux.Voilà un premier ministre qui n'aura pas besoin, à son départ du 24 Sussex, d'un emploi dans un gros bureau d'avocats. Ni de se faire le commis voyageur de multinationales en quête de marchés. Mais il faut plus qu'un chef intègre quand un gouvernement et un parti sombrent aussi bas dans la confiance populaire.

À défaut d'offrir un programme et une équipe qui fassent le poids comparés à ceux de ses adversaires, le chef libéral semble réduit à distribuer des faveurs, tantôt cédant des redevances pétrolières dans l'Atlantique, tantôt préparant des chèques d'infrastructure municipale en Colombie-Britannique, voire y allant d'une commandite de 70 millions au futur musée des droits de l'homme de Winnipeg. Va pour une province pauvre comme Terre-Neuve et pour les grandes villes délabrées. Mais le musée de Winnipeg? Comme par hasard, ce projet cher à la famille Aspen est soudain prioritaire à Ottawa. Droits fondamentaux? C'est la même famille qui, devenue propriétaire de nombreux journaux au pays, ne s'est pas fait scrupule d'y étouffer la liberté d'expression et la diversité d'opinion. On veut croire que cette presse a retrouvé, depuis, son indépendance intellectuelle et qu'elle ne craint pas d'étaler les scandales. Mais, venant d'un régime soupçonné d'acheter des appuis, la subvention tombe mal.

Il est temps, dira-t-on, que ces libéraux paient le prix de leurs turpitudes. Mais c'est aussi la classe politique du pays qui en sort un peu plus discréditée. Et surtout moins capable de s'attaquer aux problèmes, les anciens, qui s'aggravent, et les nouveaux, qui ont commencé de surgir. Une élection doit normalement permettre de choisir une meilleure équipe de gouvernement. Celle qui s'annonce pourrait bien en donner une pire.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.