Technologie: L'industrie du disque en difficulté, ne tirez pas sur le P2P

Dans un texte publié dans le cybermag First Monday, Michael Geist, professeur titulaire de la Chaire de recherche du Canada en droit d'Internet et du commerce électronique à l'Université d'Ottawa, réfute les arguments de la CRIA (Canadian Recording Industry Association) selon lesquels l'industrie canadienne du disque aurait enregistré des pertes annuelles de plus de 450 millions, principalement à cause de l'échange de fichiers numérisés et de la popularité des réseaux P2P.

On le sait, à la suite des pressions d'organismes comme la CRIA, la ministre Liza Frulla a récemment annoncé l'intention de son gouvernement de revoir la loi sur le droit d'auteur afin de «relever les défis et saisir les possibilités liées à Internet». Comme le décrivait récemment mon collègue Baillargeon, ces modifications à la loi devraient entre autres choses, «apporter des éclaircissements quant à la responsabilité des fournisseurs de services sur le Web».

La seule cause?

Nul doute que les pertes enregistrées par l'industrie du disque ont dû jouer dans la décision de la ministre de vouloir modifier la loi. Mais les pertes décrites par la CRIA sont-elles liées uniquement au téléchargement illégal de fichiers? Le professeur Geist en doute fortement. Et publie, avec chiffres à l'appui, un texte percutant qui démonte un à un les arguments de la CRIA dans le très respecté cybermag First Monday, une référence incontournable lorsqu'il s'agit d'étudier les phénomènes liés au réseau Internet.

Dès le départ, Geist met la table et affirme que ce ne sont pas 450 millions annuellement que l'industrie aurait perdu, mais bien 431,7 millions, et ce, entre 1999 et 2004. Toute une différence.

Et quelles sont les raisons reliées à ces pertes? Ne nous leurrons pas, il est évident que l'échange de fichiers est responsable de certaines pertes. Mais de là à accepter aveuglément les chiffres de la CRIA, il y a un pas que Geist se refuse à franchir.

Selon le professeur Geist, plusieurs phénomènes sont responsables de ces baisses de revenus pour l'industrie du disque. Se basant sur des chiffres provenant du bureau de la statistique américain, le US Census, Geist constate que les consommateurs passent moins de temps à écouter de la musique qu'auparavant. Partagés entre la télé, Internet, les jeux vidéo et tutti quanti, les jeunes, bien que friands de musique, doivent faire des choix, malgré leur apparente facilité à adopter un mode de vie multitâche (multitasking).

Un autre responsable de ces pertes tant décriées par la CRIA serait la montée en popularité du DVD. Alors qu'en 1999 les chiffres de ventes du DVD se chiffraient à plus ou moins zéro, ceux pour la période 2000-2004 atteignaient près de 170 millions de dollars. Il n'y a qu'à se promener chez un disquaire ces jours-ci pour constater à quel point l'espace consacré aux DVD empiète de plus en plus sur celui réservé aux CD audio. Bref, le fait que de plus en plus de nouveaux produits culturels ou non cannibalisent l'espace réservé au CD n'aide en rien la cause du bon vieux CD audio.

L'impact des chaînes

La où Geist fascine, c'est sans contredit lorsqu'il nous révèle l'impact des grandes chaînes de type Wal-Mart et Costco sur les ventes de disques. En effet, au Canada, ces deux chaînes seraient responsables de plus 25 % des ventes de CD. Et nul doute qu'il s'agit d'une tendance à la hausse, si on croit les chiffres de la contrepartie américaine de la CRIA, la RIAA, qui affirme que ces grandes chaînes vendent plus de 50 % des CD aux États-Unis.

Or qui dit grandes chaînes, dit offre limitée. En effet, alors que les disquaires, les vrais, proposent à leur clientèle un catalogue de plus de 60 000 titres, ces mammouths de la vente au détail se concentrent sur un catalogue limité de 5000 titres, constitué principalement des nouveautés et des meilleures ventes. Conséquence de cette stratégie commerciale, l'industrie du disque ne peut que constater ses pertes, elle qui réalisait près de 40 % de ses ventes sur ces «vieux titres», toujours populaires toutefois.

Autre conséquence de l'envahissement des industries culturelles par les Wal-Mart de ce monde, les politiques de prix les plus bas. On le sait, les nouveaux géants de la vente du détail appliquent une pression considérable sur leurs fournisseurs afin d'offrir à leur clientèle un prix imbattable.

Droits compensateurs

En reprenant les chiffres de la CRIA, Geist constate qu'un CD vendu 12 $ en 1999 ne se détaillait plus que 10,95 $ en 2004. Résultat de cette pression: des pertes réelles pour l'industrie du disque canadienne de 53,9 millions de dollars, et ce, uniquement pour l'année 2004.

Toutefois, Geist affirme que les pertes réelles de l'industrie dues uniquement aux réseaux d'échanges seraient largement compensées par les droits compensateurs versés par les consommateurs lors de l'achat de CD vierges ou de lecteurs MP3.

En effet, bien que les montants perçus soient minimes, les dollars s'additionnant année après année, aujourd'hui, à la fin de 2004, la société responsable d'administrer ces redevances, la SCPCP (Société canadienne de perception de la copie privée), aurait perçu près de 120 millions. Une somme qui, selon Geist, dédommagerait adéquatement les créateurs des pertes subies à cause des réseaux d'échange.

Ne voulant pas submerger le lecteur d'une myriade de chiffres, je l'invite toutefois à lire en détail le texte publié par Michael Geist.

Votre avis

Et en passant, amis lecteurs? Je constate que, depuis des années, on ne vous a pas vraiment demandé votre avis sur cette industrie. Je vous conseille fortement, si vous désirez vous faire une véritable idée des enjeux liés à l'avenir de l'industrie du disque, de lire tout autant le texte de Michael Geist que ceux publiés sur les sites d'ayants droit. Une fois ces lectures faites, vous serez ainsi en mesure de vous faire votre propre idée sur les débats en cours.

D'ailleurs, votre avis m'intéresse et intéressera sûrement les autres lecteurs du Devoir. Croyez-vous que le disque a toujours un avenir? Préférez-vous acheter votre musique à la pièce en ligne dans des boutiques comme iTunes Music Store, ou le disque est-il toujours votre support de prédilection? L'introduction de mesures coercitives vous inciteront-elles à ne plus fréquenter les réseaux d'échange P2P? Comment voulez-vous consommer votre musique? Êtes-vous d'accord avec l'affirmation qu'un créateur doit recevoir une juste contribution pour son oeuvre? Pensez-vous que les boutiques en ligne sont la solution aux maux de l'industrie? Avez-vous une meilleure idée à proposer? Un nouveau modèle d'affaires qui permettrait aux créateurs d'être justement rétribués? Devrions-nous augmenter les compensations versées lors de l'achat de CD vierges et de lecteurs MP3? Une «taxe» imposée à tous les clients utilisateurs d'Internet, reversée par l'intermédiaire de leurs fournisseurs Internet, serait-elle une solution valable pour vous? Que de questions! Et, espérons-le, que de réponses, que nous publierons sur notre carnet Web.

Alors, amis lecteurs?

mdumais@ledevoir.com
4 commentaires
  • Christian Roy - Inscrit 18 avril 2005 10 h 32

    Vers un nouveau modèle économique

    Il est clair que le P2P n'est pas la seule cause des «déboires» de l'industrie musicale. Si vous avez eu la chance d'entendre l'entrevue à «Porte ouvete» en octobre dernier avec Safwan, chanteur du groupe Akuma, Solange Drouin, directrice générale de l'ADISQ et Alain Brunet, journaliste à La Presse (www.radiocanada.ca/radio/emissions/1355/20041028/4677.html), vous savez que l'ADISQ et les grosse boîtes de production se limitent à faire la promotion des «gros» artistes: ce ne sont pas les microlabels qui pleurent, mais bien les Daniel Bélanger/Boucher et Corneille de ce monde.

    J'aimerais évoquer une anecdote qui est passée célèbre dans le monde de la musique. Dans les années 80, Metallica était un band apprécié mais ses ventes de disques étaient pratiquement nulles. Les premières percées du band metal se sont faites par l'intermédiaire des copies de cassette. Qui n'avait pas Master of Puppets en cassette doublée au Québec? Les concerts de Metallica faisaient «full house» à tout coup, pas parce que leur compagnie de disque faisait une promotion monstre, mais bien parce qu'une personne avait acheté la cassette (ou le microsillon) et qu'il/elle en avait fait des copies à ses amis. La première clé du succès de Metallica: le bouche à oreille.

    Puis lorsque Napster s'est implanté à la fin des années 90, Metallica a crié au meurtre: on vole notre travail. Et Courtney Love a remis les pendules à l'heure dans un texte sanglant où elle montrait, chiffres à l'appui, où l'argent des ventes de disque allait. Conclusion: il faut faire des concerts pour espérer vivre de la musique, "even in America". Les ventes de disque, dois-je le rappeler, ne rapportent qu'environ 10% de la somme que vous déboursez: 2$/disque, faut en vendre en s'il vous plaît.

    Il est clair que le P2P a changé la donne de l'industrie musicale. Mais que les bonzes mettent leurs culottes! L'industrie ne s'est pas adaptée à la réalité Internet et maintenant elle veut faire payer les utilisateurs pour sonr manque de vigilance. Personne n'est à l'abri de la concurrence.

    Vers un nouveau modèle économique

    L'industrie technologique, depuis l'avènement du 3e millénaire, a basculé vers une industrie orientée service: les «pousseux de boîtes» (les vendeurs de logiciels et de produits tout acabit) ont dû revoir leurs stratégies pour offir à la fois des services et des produits. L'industrie musicale et du cinéma devront revoir leurs modèles d'affaires aussi.

    Je suis récemment tombé sur un site très intéressant du nom de F*** Showbiz (http://www.diogene.ch/f***showbiz) (remplacez les étoiles par vous savez quoi). Ils proposent de faire des compilations de musique libre (oui, sous licence libre comme la Licence Art Libre et les Creative Commons) pour «casser l'industrie» des Star Académie et autres insipidités «musicales»: 3 euros la compilation, c'est intéressant pour qui aime écouter autre chose que du Top 40.

    À vouloir persister à s'enfouir la tête dans le sable, l'industrie musicale se tire dans le pieds; au lieu de raffraîchir son modèle d'affaires, elle pénalise ses utilisateurs. Décidément, ça me fait penser à un autre monstre qui refuse de revoir son modèle d'affaires: le siège social est à Redmond.

    K

  • Robin Millette - Inscrit 18 avril 2005 14 h 49

    Pétition canadienne pour les droits des usagers

    « Comme l'indique la pétition elle-même, le copyright devrait représenter un équilibre délicat entre les droits des créateurs et les droits du public. Le gouvernement accorde ce monopole à l'expression des idées (le droit d'auteur) pour atteindre deux buts: encourager la création d'oeuvres et s'assurer que les créateurs soient équitablement rétribués pour leurs efforts. Cette restriction à la liberté d'expression est prudemment limitée autant en portée qu'en durée afin de s'assurer qu'elle atteigne les buts visés sans restreindre indûment ce que les canadiens peuvent dire ou faire.

    Malheureusement, c'est un domaine de la loi que les canadiens moyens connaissent très peu. Ils ne sont probablement pas au courant que tout ce qu'ils écrivent est automatiquement protégé par le droit d'auteur. Ils ne savent probablement pas combien de temps persiste ce droit d'auteur. Ils ne connaissent probablement pas les limites des droits accordés aux titulaires d'un droit d'auteur. Cela signifie qu'à chaque fois que le gouvernement a sollicité des opinions sur des changements à la Loi sur le droit d'auteur, la plupart des avis qu'il a reçu provenait de gens et d'organisations qui détiennent des copyrights de grande valeur. Évidemment, ils désireraient que ces droits durent plus longtemps, aient une portée plus grande et moins d'exceptions. Seuls les bibliothécaires et les enseignants ont traditionnellement défendu le point de vue opposé. »

    Faites imprimez la pétition, faites la circuler autour de vous, et retournez moi le tout pour faire valoir vos droits:
    http://www.digital-copyright.ca/petition/index_fr.

  • Denis Beaudin - Inscrit 19 avril 2005 00 h 52

    p2p, pointe de l'iceberg?

    Très enrichissant et intéressant votre article!

    Et j'y ajouterai mon grain de sel. À 49 ans, je suis de l'époque qui achetait les succès à la pièce et à gros prix dont on prenait bien soin de vendre 2 succès sur 2 ventes différentes.
    Des cassettes 8 pistes aux cassettes audio que l'on connaît, du 45 tours au microsillon
    33 ½ tours, du cd au dvd, combien de droits d'auteurs ai-je payé pour le même succès?
    À ce titre, l'industrie du disque m'est redevable. Et puisque j'ai déjà payé des droits
    D'auteurs sur certaines productions et bien que ce ne soit pas le cas encore au Canada vu les jugements légalisant ces téléchargements, je souhaiterais même qu'un major me poursuive pour avoir téléchargé un succès des Beatles ou Elvis.

    Plusieurs artistes ont déclaré s'être fait connaître par le web, et même un site en fait
    La promotion
    http://www.journaldugratuit.com/mus/

    D'autre part, il faut avoir du culot et du front tout le tour de la tête pour que ces mêmes
    Majors nous vendent tous les accessoires pour permettre ces mêmes téléchargements et ensuite tenter de récupérer le beurre après l'argent du beurre, pendant que les FAI nous vendent la haute vitesse par la rapidité de ces mêmes téléchargements.

    J'observe une stratégie très nette de s'accaparer du contrôle d'internet et de le régir au même titre que le contrôle et la convergence des médias tant dénoncés depuis plusieurs
    Années. Il y a quelques mois, et comme vous devez sans doute le savoir, la juge Danielle Côté de la Cour du Québec acquittait 2 beaux-frères de Drummondville pour avoir piraté les signaux satellites de télévision, à la surprise générale. Or, tant dans le jugement que dans les projets de lois afférents, l'intérêt corporatiste des majors a été mis en évidence, et ce, au détriment du citoyen et de la charte des droits et libertés tel que libellé par madame la juge Côté.

    Récemment, j'ai eu à débattre avec le contentieux de Radio Canada sur la portée et l'application des droits d'auteurs, car on voulait empêcher un site alternatif de se servir
    D'informations publiques prises sur leur site, au nom du « droit d'auteur » qui a le dos
    Passablement large. J'ai produit un avis juridique qui a eu l'heure de stopper leurs intentions écrites de procédures juridiques (si cet avis vous intéresse, il me fera plaisir de vous l'envoyer).

    Bref, vous apportez un aspect plus qu'intéressant, qui s'inscrit à mon avis, dans un débat
    Global plus large des tentatives du contrôle d'internet.

    Mes salutations!

    Denis Beaudin
    Chicoutimi

  • André Cotte - Abonné 27 avril 2005 07 h 52

    En avoir pour son argent

    Le titre résume bien la cause des « malheurs » de l'industrie du disque.

    Les CD commencent à peine à baisser de prix. Plus de 15 $, c'est une dé-incitation à l'achat.

    0.99 $ le morceau de musique, c'est abusif. L'économie faites par le distributeur est plus grande que cela.

    Enfin, ne nous leurrons pas, l'artiste reçoit rarement plus de 10 % du prix de vente. Ce n'est pas lui qu'on protégera vraiment par des modifications à la loi mais les multinationales du divertissement.

    En attendant, faites comme moi et fréquentez davantage les disquaires spécialisés dans l'usager.

    André Cotte