Médias: Du bon usage de la provocation

Pendant des années, on se demandait ce que Radio-Canada présenterait s'il n'y avait pas d'éliminatoires de hockey. Au fil des ans, les différents directeurs des programmes se sont arraché les cheveux pour tenter de construire une grille-horaire stable au printemps, mais c'était peine perdue. Les émissions régulières se terminaient à peu près en mars, et on lançait plusieurs émissions légères autour de la Saint-Jean après le hockey pour ramener les quelques téléspectateurs encore disponibles.

Pour la première fois depuis des années, Radio-Canada a enfin pu organiser ce printemps une véritable grille-horaire printemps-été.

Tout le monde avait ses petites attentes en imaginant Radio-Canada sans le hockey. De nouveaux documentaires? Un grand magazine touristique? Une fiction un peu «flyée»? Une profusion de spectacles? Le meilleur de la télévision étrangère?

Maintenant, on le sait. Quand il n'y a pas de hockey, Radio-Canada peut proposer des jokes d'adolescents autour d'une table pendant une heure interminable, mal préparée et d'un amateurisme affligeant, où l'événement de la semaine c'est la greffe d'un pénis sur un bras.

Ou encore, elle peut proposer un talk-show qui permet à Michèle Richard de vanter la qualité de son cul et à Isabelle Maréchal de monter sur une table pour admirer son corps et vanter la qualité de ses orgasmes pendant que la caméra s'attarde sur ses seins.

La première émission s'appelle En attendant Ben Laden, la deuxième Tout le monde tout nu. Appréciez la subtilité des titres.

L'attitude la plus sensée serait probablement de ne pas juger trop vite ces deux émissions, dont c'était la première édition la semaine dernière, et d'attendre de voir comment tout cela évoluera avant de porter un jugement définitif.

Mais on ne peut pas faire abstraction des critiques très dures entendues depuis une semaine. Je ne parle pas ici des critiques de télévision des quotidiens, mais des lecteurs qui écrivent des lettres de protestation, et des commentaires entendus dans la rue et dans les lieux de travail, souvent dix fois plus virulents que ce qu'un critique de télé «officiel» peut écrire dans un journal.

Ces critiques spontanées des téléspectateurs rendent compte d'un fossé grandissant entre l'image qu'on se fait de la télévision publique, et la réalité de ce qu'on voit à l'écran. Cette image «idéale» n'est pas toujours exprimée clairement chez le téléspectateur moyen, mais elle fait souvent appel à des notions de qualité et d'exigence, à l'idée que Radio-Canada soit la norme en matière de qualité télévisuelle et que ses standards soient particulièrement élevés (puisqu'elle est largement subventionnée par l'État), au fait que ses émissions servent de référence, qu'elle soit rassembleuse, et que la culture, l'information et les dramatiques fortes doivent primer la variété pure. Et ce, tout en convenant que la télévision publique doit également divertir.

Or, personne ne peut sérieusement soutenir que les deux nouvelles émissions présentées la semaine dernière établissent de hauts standards de qualité.

L'actuelle direction de Radio-Canada semble rejeter les critiques en affirmant que la télévision publique veut maintenant être provocante et novatrice, et que sa grille printemps-été en sera l'illustration. Le fait d'être «provocante» n'est pas, sauf erreur, inscrit dans la loi de Radio-Canada, mais il n'y a rien de mal à être provocant, au contraire. Encore faut-il savoir doser.

Et personne n'a jamais vraiment expliqué ce que «novatrice» voulait dire. On pourrait présumer que ce serait proposer de nouveaux formats télévisuels, faire appel à l'intelligence pour sortir des sentiers battus, étonner par l'originalité du traitement, déstabiliser le téléspectateur en le faisant réfléchir sur de nouvelles bases. Des qualités qu'on ne trouve pas, pour le moment, dans les deux nouvelles émissions.

Radio-Canada a beaucoup provoqué l'année dernière en lançant Les Bougon, qui trône au sommet des cotes d'écoute. Et elle a été audacieuse avec Tout le monde en parle, un véritable ouragan qui, le dimanche soir, créé l'événement. On a l'impression que ces deux émissions sont devenues une sorte de norme pour une télévision publique éblouie par les cotes d'écoute de ces deux titres, qui arrivent à rafler entre 1,5 à 2 millions de téléspectateurs chacun.

Mais il y a un équilibre à conserver, et l'exemple de Tout le monde en parle est probant. Voilà une émission généralement surprenante, quelquefois trop superficielle et prétentieuse, très drôle certains soirs, «plate» à d'autres moments, comme n'importe quelle autre émission, quoi. Il faut savoir conserver le sens des proportions: il s'agit d'abord d'un talk-show de variétés qui n'a pas à se croire plus gros que l'actualité mondiale. Lorsque cette émission déplace le Téléjournal de 15 minutes, comme ce fut le cas quelques fois dans la saison, et plus particulièrement pour présenter, il y a une semaine, un strip-tease racoleur de gogo boys, il n'y a aucune excuse, aucune justification possible. L'argument voulant qu'il y avait trop de «bon» matériel à présenter ne tient pas: tant pis pour elle si cette émission n'arrive pas à respecter sa tranche-horaire, déjà fort longue de deux heures.

Comment se fait-il que la direction de l'information de Radio-Canada est incapable de taper du poing sur la table pour empêcher une telle pratique? Parce qu'elle est trop faible? Parce que, dans la hiérarchie des valeurs de la haute direction de Radio-Canada, Tout le monde en parle est plus importante que l'information? Cette même direction de l'information se résigne à des compressions majeures dans son secteur, faisant disparaître une fleuron de Radio-Canada (Zone libre), alors que le champ est laissé libre aux nouveaux produits d'une provocation douteuse de la télé générale. C'est cette hiérarchie des valeurs qui inquiète maintenant une bonne partie de la population.

pcauchon@ledevoir.com
3 commentaires
  • Pierre Bédard - Inscrit 18 avril 2005 07 h 09

    De la quête d'identité et du professionnalisme

    Radio-Canada français se cherche. Ce n'est pas nouveau, cette télé se cherche depuis une bonne vingtaine d'années au moins. Depuis en fait que le financement de cette société se fait en collaboration avec le privé, depuis que les coupures successives ainsi que la permissivité de nos élus ont fait que Radio-Canada accepte de diffuser de la publicité. De ne plus se différencier par la qualité intrinsèque de sa programmation, d'aller se battre dans l'arène du privé, contre des adversaires rompus à la bataille de rue.
    Le professionnalisme et l'indépendance qui ont fait cette image de marque a du s'adapter à des réalités autres, et ça s'est fait sans ménagement.

    Depuis ce temps, et possiblement depuis toujours depuis sa formation, je ne peux en parler que de ce que j'en observe depuis que je l'écoute assidument, cette société se cherche. Elle réagit plus qu'elle ne mène. Les chaînes privées ont agi et la qualité de celles-ci s'est améliorée. J'oserais dire que le paysage télévisuel s'est adapté à un ensemble plus grand afin de protéger ses sources privées de revenus, en concurrence avec encore plus grand (les chaînes américaines tout d'abord et les spécialisées plus tard).

    Et que malheureusement, cette quête de fonds a mené vers la chasse aux cotes d'écoute.

    Y a-t-il une solution à ça? Je ne crois pas. L'argent que requiert la structure très lourde que Radio-Canada est encore n'est plus et ne sera plus là, et c'est sans nul doute un des problèmes qui afflige toute entreprise mature. Mais que ses dirigeants acceptent d'oser, on ne peut leur reprocher, et qu'ils sacrifient la qualité et l'identité spécifique d'émissions robustes telles Zone Libre, c'est leur problème. Et tant mieux si TVA et les autres se sont outillées, elles, pour produire des émissions de qualité similaire.

    Nous avons le choix maintenant. Des clowns, des pitres et du sérieux, des recherches de qualité, on en a maintenant partout. Cependant, Radio-Canada, comme le club de hockey des Canadiens, demeurent auréolés d'une réputation, d'une histoire. Ce que d'autres ne peuvent revendiquer. Serait-ce ça la différence maintenant??

    Pierre Bédard
    Grand-Métis

  • Claude L'Heureux - Abonné 18 avril 2005 17 h 24

    Des emplois et du spectacle

    Radio-Canada semble faire parti du plan canadien de déconstruction nationale du Québec avec ses nombreux téléromans de qualité mais presque complètement absent de notre "être national". Ce faisant il donne à manger à nos artistes tout en les tenant à l'écart d'oeuvres signifiante pour le peuple du Québec. Quand aux émissions d'information tels Enjeux l'on préfère parler des enjeux personnels plutôt que des enjeux nationnaux du Québec... Il n'est pas question non plus de parler de notre Culture ni de nos élites intellectuels: ce serait trop dangereux d'augmenter la fierté des Québécois. Le fiasco de Nouvelle-France est très significatif...

  • Nicolas St-Gilles - Inscrit 24 avril 2005 15 h 40

    Radio-Canada très décevante

    « Benoît XVI célèbre sa messe inaugurale »
    En http://www.radio-canada.com/nouvelles/ (à la une depuis ce matin. Or il est passé 15 hres... ce 24 avril...)

    Vous appelez « ça » de la nouvelle, Radio-Canada ? Comme si la catholicité intéressait encore une majorité de Québécois...

    Vous êtes un demi-siècle en retard, les radio-canadiens. Décidément, la SRC est devenue quasi n'importe quoi.

    « Dieu » ! ...que vous me décevez sur toute la ligne maintenant : politique (propagande de la «Canadian Unity», directement ou indirectement...), programmation de variétés et très commerciale, films largement américains, beaucoup (ah... jusqu'au dégorgement) de publicités, etc.

    Je n'en peux plus de cette antenne qui m'offre de la médiocrité style TQS ou TVA, et qui éclipse passablement l'identité québécoise au passage. Tout ça en venant chercher son budget dans mes poches de contribuable!

    Vraiment, c'est du Canada tout entier dont j'ai ras-le-bol.

    Vivement une Télé-Québec qui prendra le relais dans les plus brefs délais.