Le scrutin inutile

Nous assistons depuis deux semaines à ce qu'il y a de pire en politique partisane, et je ne parle pas nécessairement des révélations faites devant la commission Gomery. Je pense aussi à toute la mise en scène qu'organisent autour du scandale le Bloc québécois et le Parti conservateur.

Devant le très placide et très courtois juge Gomery, les citoyens découvrent avec effarement comment des travailleurs d'élections et des hommes d'affaires véreux et sans scrupules s'emplissent les poches, financent leur parti avec de l'argent public, manipulent les pratiques comptables et contournent allégrement les législations québécoises et fédérales sur le financement des partis.

Il n'y a rien de neuf dans tout cela. Les principaux éléments du scandale des commandites, on les a appris dans les journaux il y a deux ans ainsi que dans le rapport de la vérificatrice générale. Lors des dernières élections, on savait que le programme de commandites avait été détourné de ses objectifs pour profiter à quelques croonies du Parti libéral au Québec. En fait, dans cette campagne électorale, MM. Harper et Duceppe avaient demandé aux Canadiens de sanctionner la malhonnêteté du Parti libéral et, faut-il le leur rappeler, ils l'ont fait, ce qui a résulté en un gouvernement minoritaire.

Ce qui nourrit les manchettes et les réseaux d'information continue, ce n'est pas la nature même de la malversation et de la bêtise politique qui ont entouré cette initiative imbécile pour gagner le coeur des Québécois. Ce que nous découvrons aujourd'hui, ce sont les détails croustillants de l'opération. Les Canadiens avaient entendu parler du cambriolage; maintenant, ils découvrent le modus operandi, l'ampleur du butin et l'insoupçonnable amoralité des Corriveau, Brault et consorts.

On découvre aussi dans le détail comment il est facile, en utilisant des prête-noms et des dons en argent comptant, de contourner les lois de financement des partis, comment des entreprises créent des emplois fictifs pour contribuer à des campagnes électorales ou comment on détache des employés et les prête gracieusement aux partis politiques.

Les deux principaux ténors de l'opposition à Ottawa lèvent les bras, scandalisés, jettent des cris d'horreur, hurlent leur honte et leur indignation et sont prêts à renverser le gouvernement pour le punir d'avoir été un jour dirigé par Jean Chrétien. Quelle hypocrisie! Quelle mauvaise et pitoyable comédie! MM. Duceppe et Harper veulent nous faire croire que tout cela est nouveau pour eux, que jamais ils n'avaient pensé que des crimes si horribles pouvaient se commettre en politique canadienne. Ces deux tartufes vertueux savent fort bien que tous les partis politiques, fédéraux, provinciaux et municipaux, utilisent les mêmes trucs pour financer leurs activités politiques et se donner une marge de manoeuvre financière que ne leur permettent pas les lois sur le financement des partis. Ce sont des pratiques courantes et quotidiennes.

Les deux politiciens veulent aussi nous faire croire que le premier ministre Paul Martin détient une part secrète de responsabilité dans toutes ces magouilles pour la simple raison qu'il était ministre des Finances à l'époque. Ici encore, nous retrouvons le même cynisme politique et l'opportunisme qui caractérisent le comportement des personnes impliquées dans ce scandale. Profiter de n'importe quoi pour ses propres intérêts sans égard au bien public! Ces deux messieurs savent fort bien comment fonctionne un énorme gouvernement comme celui du Canada et que le ministre des Finances n'est jamais consulté par le ministre des Travaux publics quand celui-ci décide de financer, à même son budget déjà autorisé par le ministre des Finances, un quelconque programme. À aucun moment le nom du premier ministre n'a été évoqué devant la commission Gomery. De plus, M. Martin a fait ce qu'il pouvait. Il a congédié les personnes directement impliquées dans le scandale et mis sur pied une commission d'enquête qui fait tellement bien son travail qu'elle sert maintenant de prétexte pour renverser un gouvernement.

Ce ne sont ni la moralité, ni la défense des intérêts des citoyens canadiens, ni la protection de l'intégrité de nos institutions politiques qui motivent MM. Duceppe et Harper. C'est tout simplement un médiocre opportunisme partisan qui ne prend absolument pas en compte les souhaits des citoyens canadiens, qui ne voient aucune raison de déclencher des élections maintenant. Ils changeraient peut-être d'idée si le Bloc et le PC s'attaquaient à un scandale qui va coûter bien plus cher aux citoyens que celui des commandites. Il s'agit du Plan vert qu'on vient de dévoiler pour atteindre les objectifs du protocole de Kyoto. Dans ce plan, les grands pollueurs, les industries automobile et pétrolière en particulier, que M. Harper défend vigoureusement, ont obtenu d'abominables concessions de la part du gouvernement Martin. Comme Le Devoir l'expliquait jeudi, les grands pollueurs ne régleront que 15 % de la facture même s'ils sont responsables de la majorité des rejets. Ce sont les contribuables qui acquitteront la facture. De cela, M. Harper ne dit mot car ces concessions ont été faites par le gouvernement en bonne partie pour obtenir son appui. Quant à M. Duceppe, comme il ne trouve rien de politiquement rentable pour son parti dans ce scandale, il préfère nous lancer dans un scrutin inutile sur un faux problème. Voilà de la bien petite politique.
5 commentaires
  • Robert De Blois - Inscrit 16 avril 2005 08 h 01

    Je ne comprends vraiment pas le sens de votre article

    A vous lire il faudrait accepter tout ça car c'est normal et tout le monde devrait le savoir. J'avoue que je ne comprend pas une telle réaction. Les libéraux sont au pouvoir depuis trop longtemps et comme on dit "à la longue le pouvoir absolu corrompt abosolument". Il faut que ça cesse, et qu'on prennne les moyens pour y parvenir. La culture politique d'un Jean Chrétien et compagnie a assez fait de ravage, il est temps que ça change et vite.

  • Guimont Rodrigue - Inscrit 16 avril 2005 10 h 07

    Pratiques courantes dites-vous?...

    Vous dites que ce sont des pratiques courantes en politique et que tous les partis utilisent les mêmes trucs pour se financer. Mais ai-je bien compris! Tous les partis politiques dites-vous! Expliquez-moi!.

    Suis-je assez sot! Je croyais sincèrement que nous n'étions pas dans une « République de banane » ou dans l'Italie de Berlusconi, que nous étions propres de magouille et que c'était là pratiques d'exceptions, de voleurs de grand étage qui profitent du système pour s'enrichir à même nos taxes et nos impôts tout en finançant leur parti au détriment d'une communauté et d'une opinion québécoise malmenées dans le ROC!

    N'y aurait-il pas chez-vous un peu de paresse journalistique vous contraignant, en tant que journaliste, à vous intéresser pour les semaines à venir, à autre chose qu'à Madame Tartempion?

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 17 avril 2005 12 h 24

    Un article remarquable

    Cet article ne pouvait être meilleur. Quelle lucidité!

    Sylvio Le Blanc

  • Pierre Mathieu - Inscrit 17 avril 2005 19 h 13

    Courte vue

    Un journaliste d'expérience peut-il en arriver à perdre contact avec le plancher des vaches ? La réponse est oui. Je me suis senti ridiculisé par votre analyse à courte vue. Il n'y a rien à compendre de votre point de vue. Vite, descendez de votre immeuble.

  • Claude L'Heureux - Abonné 18 avril 2005 09 h 34

    Minoritaire: nous le voulions!

    Ce scrutin serait-il util pour le Québec? Davantage de députés pour le Bloc: pourquoi? Pour faire disparaître Dion et compagnie: est-ce possible? Ce scrutin ne serait-ce pas une perte de temps pour le Bloc alors qu'il peut déjà montrer les pertes du Québec dans la nouvelle politique environnementale, demander une enquête sur l'enregistrement des armes à feu et aviser le Canada qu'il est minuit moins une? Qu'aurions-nous à gagner d'un gouvernement conservateur majoritaire? D'autre-part ce gouvernement est minoritaire à cause des commandites et c'est un peut court de faire le rapprochement avec les autres scrutins mais c'est vrai qu'il y a des pratiques à changer.