Bouche à oreille

De nos jours, on peut fréquenter des gens sans jamais les voir. Rarement, en tout cas. C'est l'apothéose de la culture du téléphone. Une de mes amies à qui je parle presque quotidiennement me faisait remarquer l'autre matin que nous ne nous sommes pas vues depuis plus de quatre mois. «Te reconnaîtrai-je?», lui ai-je demandé pour être drôle comme mes amis humoristes, qui ne partagent cependant pas avec moi l'utilisation du futur simple en interrogation directe. Sa remarque m'a dérangée! Car il est vrai que le rythme effréné de la vie urbaine réduit les contacts physiques ou, du moins, nous met en présence de gens qu'on ne souhaite pas nécessairement voir et nous éloigne de ceux dont la présence nous réconfortait.

Je connais, grâce au téléphone, des gens avec qui j'échange non seulement sur le plan professionnel mais aussi sur un mode personnel, amical même, et que je n'ai jamais vus de ma vie. À cause de mon métier, l'inverse n'est pas vrai, ce qui leur donne un net avantage sur moi. À moins de croire que le physique d'une personne, sa taille, sa couleur de cheveux, ses yeux, sa gestuelle, ne modifient en rien la perception qu'on se fait d'elle, ce qui est évidemment faux. Dans la société de l'image, les écrivains, les chroniqueurs et les éditorialistes des journaux ne sont plus dans l'anonymat. Leurs photos coiffent leurs articles ou leurs livres. On veut les voir car les lire ne semble plus suffire.

Le téléphone impose la voix en lieu et place du visage, encore que les portables de l'avenir intégreront tous un appareil photo, ce qui porte à croire que les contacts physiques diminueront pour autant. Il y a quelques années, un film américain, Denise on the Phone, racontait l'histoire de personnages dont toute la vie se déroulait au bout du fil. Ils parlaient, mangeaient, faisaient même l'amour par téléphone, repoussant les tentatives d'être en présence les uns des autres. Ce film déprimant, désolant et fascinant en même temps illustrait cette incapacité à communiquer par contact physique. Cette coupure du corps et de l'esprit se trouve au coeur de l'angoisse moderne. La multiplication des instituts de massage, des cours de danse et de gymnastique en tout genre, ces expressions d'une nouvelle liturgie autour du corps glorifié, soigné, cajolé, entraîné, ne nous renvoie-t-elle pas à cette difficulté de composer avec l'autre dans sa totalité, corps, esprit et coeur réunis?

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Le téléphone, fixe ou portable, est la traduction laïque du confessionnal d'antan. On retrouve, l'oreille collée au combiné, cette même atmosphère à la fois secrète et intime où l'inavouable est si facilement avoué. Le téléphone semble ainsi être l'instrument privilégié de la confidence, mais d'une confidence à soi-même avant que d'être celle à autrui. Comme si la phrase «on se téléphone» lancée à l'autre indiquait avant tout le désir de se parler à soi-même, accroché à l'oreille de l'autre, cet autre qui peut finir par devenir interchangeable.

L'usage du portable, lui, peut conduire à nous isoler encore davantage. D'abord de l'environnement dans lequel on se trouve lorsqu'on l'utilise; on n'est plus dans la rue, au bureau, en réunion, au restaurant. Il s'agit alors d'une façon de quitter sans partir. Et on n'est pas non plus en compagnie de l'interlocuteur puisqu'on demeure physiquement avec ceux qui nous entourent.

Les accros du téléphone portable vivent de la sorte, dans l'imposture du dialogue et dans la violation permanente de l'espace privé par l'espace public, à l'image même de la télé-réalité réussie.

L'absence de face-à-face ne permet pas non plus d'ajuster son comportement à celui de l'autre; le corps n'a plus de langage, seul le silence garde son éloquence, mais cela jusqu'à un certain point car la communication téléphonique supporte mal l'absence de sons, c'est-à-dire de mots. Avec le portable, on parle d'abord pour les gens qui sont en face de nous; la personne au bout du fil devient secondaire. Regardez-les au magasin, les «téléphoneux» souriant à la vendeuse tout en se disputant avec un interlocuteur. L'effet est aussi étrange que déplacé.

Si on se fie aux divers témoignages entendus à la commission Gomery, la mémoire de conversations téléphoniques semble plus chancelante que celle d'avoir été en présence physique des gens. Être vu en compagnie de quelqu'un demeure plus compromettant que d'être au téléphone, à moins évidemment d'être enregistré. Les difficultés croissantes, si on se fie aux statistiques des échecs de couples, qu'ont les gens à vivre ensemble — ce qui suppose une adaptation au comportement de l'autre, un ajustement physique, dirions-nous —, donneront-elles envie de limiter les relations au bouche-à-oreille, c'est-à-dire de vivre au bout du fil ou de ce petit objet métallique transformé en boussole de sa vie autant professionnelle qu'affective?

denbombardier@videotron.ca