Truites mouchetées, grises, moulac, lacmou et les autres

On imagine avoir tout vu sur la faune québécoise jusqu'à la lecture d'une étude comme celle signée en décembre par Julie Adams, biologiste au ministère des Ressources naturelles et de la Faune.

Mme Adams fait une revue de la littérature scientifique sur l'omble lacmou et l'omble moulac, deux hybrides susceptibles de se retrouver dans les eaux québécoises et que certaines personnes ont massivement implantés chez nos voisins du Sud et même dans quelques lacs québécois.

Disons d'entrée de jeu que pour aborder cette question, il faut d'abord se livrer à un sérieux exercice d'identification des espèces pour y retrouver son latin, et ce n'est pas une métaphore!

Ce que les Québécois appellent une truite n'en est pas une. En effet, notre «truite mouchetée», le poisson qui a définitivement la faveur de la majorité des pêcheurs d'ici, est en réalité une omble de fontaine (Salvelinus fontinalis). Dans certains lacs profonds, la fonte des glaces au printemps ramène à la surface pour une courte période notre «truite grise» (Salvelinus namaycush), une autre «omble», aussi appelée «truite de lac» en langage populaire, ou touladi. Ce poisson, qui vit en profondeur dans nos lacs, ne se retrouve à peu près pas dans les petits cours d'eau où abonde la mouchetée. La grise peut aussi atteindre des tailles considérables (plus de 15 kilos) alors que la mouchetée dépasse rarement les deux kilos. Mais le touladi a un taux de croissance plus lent, beaucoup plus lent que la mouchetée, ce qui explique que ses populations sont mal en point dans plusieurs lacs du Québec parce qu'on la pêche trop et que, contrairement à toutes les règles de gestion faunique, Québec concentre la pêche sur les gros spécimens, ceux qui ont le plus fort pouvoir de reproduction.

Mais nous nous éloignons des ombles lacmou et moulac, deux hybrides dont la production a débuté vers 1870 dans certaines piscicultures de l'Amérique du Nord. C'est surtout en Ontario qu'on s'est intéressé à la possibilité de croiser les «grises» et les «mouchetées» pour obtenir la taille forte de la première et le taux de croissance rapide de la seconde. L'intérêt des Ontariens pour ces hybrides s'explique par le déclin prononcé de leurs populations de touladis des Grands Lacs, en raison, d'une part, de la surpêche, mais surtout, d'autre part, de l'arrivée de la lamproie marine.

Les ravages de la lamproie ont été énormes là-bas en raison notamment de l'explosion de cette population parasitaire entre 1940 et 1950. La lamproie, qui vit dans l'Atlantique, s'est frayé un chemin jusque dans les Grands Lacs en remontant les canaux et chenaux de la voie maritime.

Avec sa bouche bardée de ventouses, cette espèce se fixe aux gros poissons comme les touladis, dont elle suce le sang et les liquides organiques. Ce véritable vampire aquatique a littéralement décimé les populations de touladis, ce qui explique les tentatives de le remplacer par un proche parent.

Ces deux hybrides, qu'on a voulu mettre au point en s'inspirant de la nature, où ce type de croisement serait très rare mais possible, portent deux noms différents en raison des règles utilisées en taxinomie et en génétique. Le nom «moulac» aurait été utilisé pour la première fois pour désigner l'hybride issu de nos mouchetées et des truites de lac par le biologiste Vianney Legendre dans les années 50. «Moulac» résulte de la contraction des première et dernière syllabes de «mouchetée» et de «truite de lac». L'appellation «omble» a été ajoutée récemment, précise la biologiste Adams dans sa recension, pour faire une référence explicite au genre Salvelinus des grises.

Mais pourquoi utilise-t-on le terme «lacmou» — rien à voir avec «lac Meech», le club de pêche des députés fédéraux! — pour désigner le même hybride? En réalité, il s'agit d'un hybride différent mais nommé en vertu des mêmes règles taxinomiques. C'est qu'en matière de croisement génétique, on place en premier la syllabe qui désigne la femelle et en dernier la syllabe qui désigne le mâle. Une truite lacmou est donc le résultat du croisement d'une femelle «truite de lac», ou touladi, avec un mâle de type moucheté. Les anglophones ont suivi la même règle: ils nomment splake (moulac) le résultat du croisement entre une speckled trout (mouchetée) et d'une lake trout.

C'est la lacmou qui a la faveur des Ontariens et des Américains. Dans la province voisine, on ensemençait en 2002 plus de 800 000 ombles lacmou, ce qui explique que l'essentiel de la littérature scientifique porte à peu près uniquement sur cet hybride et provienne aussi de cette province. Mais on ensemence aussi libéralement les ombles lacmou en Saskatchewan, au Manitoba, au Colorado, en Idaho, au Michigan, au Minnesota, en Utah et au Wyoming: les ensemencements annuels globaux atteignaient les 2,3 millions d'individus en 1995-96. À ces différents endroits, on estime que cet hybride résiste mieux à la lamproie ou que son taux de croissance est plus intéressant en raison de sa croissance rapide et de sa forte taille. Cet hybride a par ailleurs permis de reconstituer des populations d'ombles dans des lacs où l'arrivée d'espèces compétitrices avait littéralement éliminé les mouchetées et les touladis.

L'omble lacmou est préférée par les pisciculteurs gouvernementaux ontariens parce que la production d'ombles moulac «s'avère plus difficile en raison de l'étroitesse des oeufs, qui entraîne une déformation de la nageoire caudale des embryons. La mortalité associée à cette déformation est relativement élevée, soit entre 30 et 50 %», précise l'auteure de cette revue scientifique.

Au Québec, depuis cinq ans, on a surtout produit des ombles moulac, soit environ 70 000 entre 2003 et 2004, parce qu'on a de la difficulté à trouver des oeufs de touladi... Cela s'explique fort probablement par la politique très contestable qui consiste à concentrer la pêche sur les plus gros spécimens, qui se font ainsi plus rares. C'est pour améliorer nos connaissances sur la performance des deux hybrides qu'au cours de 2005, nos biologistes feront une expérience d'ensemencement dans la réserve Portneuf pour comparer leur performance respective dans des habitats différents.

Mais cette revue de la littérature scientifique permet déjà à son auteure de relever des observations importantes. Par exemple, l'introduction de ces hybrides peut altérer le comportement des espèces indigènes, que les nouveaux venus vont tenter de capturer, de remplacer dans leur habitat ou de concurrencer dans la recherche de nourriture. Par exemple, on sait que les ombles lacmou peuvent avoir un effet de compétition non négligeable sur l'achigan à petite bouche ou que le comportement reproducteur de nos mouchetées peut être altéré par l'introduction des nouvelles venues, capables de chasser les espèces autochtones de leurs sites traditionnels de fraie.

Il ne faudrait donc «jamais ensemencer de l'omble lacmou ou de l'omble moulac dans des plans d'eau abritant des populations autoperpétuatrices» de mouchetées, de touladis ou d'ombles chevalier, conclut la biologiste Julie Adams, et toujours éviter les risques de propagation des individus ensemencés vers d'autres plans d'eau ou à l'échelle d'un bassin versant, surtout si des espèces à statut précaire s'y trouvent. Que penser alors des saumons du Pacifique, beaucoup plus différents, qu'on introduit encore plus nombreux dans le bassin des Grands Lacs chaque année?

- Lecture: L'Eau, le défi du siècle, par Sylvie-Catherine de Vailly, Éditions Publistar, 204 pages. Un bilan simplifié à la problématique de l'eau, qui fournit les principaux chiffres sur sa disponibilité et décrit les menaces qui pèsent sur son exploitation et sa gestion un peu partout dans le monde. S'il existe des bilans et des dossiers beaucoup plus étoffés sur l'eau, celui-ci a l'avantage d'être en quelque sorte facilement accessible parce qu'il constitue une introduction aux enjeux plutôt qu'une analyse ou un débat de fond sur la question.