Harmattan et bobines noires

Le vent du désert porte toutes sortes de noms. Il saute de simoun à sirocco, devient chergui au Maroc, khamsin en Égypte.

Mais c'est sous le nom de l'harmattan qu'il nous soufflait dans le cou sa poussière de sable venue du Sahara en février dernier.

De passage au Burkina Faso pour le Fespaco, le rendez-vous de films africains, je le voyais former un nuage au-dessus de Ouagadougou. Ses particules collaient à la sueur, pénétraient dans le nez, la bouche, les oreilles, les yeux de tout le monde.

Je vous parle du vent du désert parce qu'il a pris figure de symbole culturel à mes yeux, porteur d'images animées et messager de chaleur annoncée.

Parfois, il souffle jusqu'ici, et c'est tant mieux. Une fois par année, surtout, lorsque Vues d'Afrique tient ses journées de cinéma. Jusqu'au 24 avril, des films propulsent ce vent-là à Montréal avec ses cris, son sang, sa révolte, son espoir.

On connaît si mal l'Afrique. Trop mal. Sans doute parce qu'il est plus facile de se fermer les yeux lorsque le sida, la pauvreté, les guerres ethniques ravagent un continent. Faut dire que l'Occident éprouve parfois une vague mauvaise conscience à se goinfrer et à gaspiller, en traitant le Tiers-Monde comme sa poubelle planétaire. Le Sud a chaud, et souvent soif et faim.

Mais un bagage culturel, ah oui! Il en possède à revendre. Des gens se battent pour sa survie aussi.

À Ouagadougou, j'ai rencontré du monde qui se démenait pour faire du cinéma, malgré le manque d'infrastructures. De grands cinéastes comme Gaston Kaboré et Idrissa Ouedraogo travaillent à monter des circuits de salles, à former une relève et à produire des films.

Dans cette ville noire à l'architecture mal rapaillée, les gens croient vraiment au cinéma comme vecteur de changement, comme miroir, comme porte-voix. Ils disent que la culture africaine est la vraie richesse du continent et souvent la seule richesse tout court. Musiciens, stylistes, cinéastes envoient leurs propres vents de sable porteurs de couleurs, d'images, de sons vers le Nord. En France, la culture africaine est «tendance», comme on dit. Le passé colonial et l'immigration ont créé des échanges de cultures. Mais le cinéma est presque aussi mal distribué là-bas que chez nous. À Montréal, ces films circulent surtout durant les dix jours de Vues d'Afrique.

Le cinéma des autres nous parle de différence, et du regard que nous portons sur celle-ci. Un regard lourd de préjugés, bien entendu. La tolérance et l'ouverture d'esprit sont des denrées rares partout. Voir des films d'ailleurs, c'est effacer un peu ces préjugés-là qui encombrent les esprits sans les nourrir.

Je parcours les pages d'un essai: Les Cinémas d'Afrique noire d'Olivier Barlet, m'arrêtant au hasard des lignes: «Tandis que l'Occident prétend détenir une vérité universelle sans reconnaître qu'il ne fait que se forger ses propres vérités, les cinémas d'Afrique noire continuent ainsi d'affirmer l'actualité des mythes fondateurs communs à toute l'humanité.»

Et l'auteur de nous inviter, par-delà l'exotisme, à chercher les grands archétypes des valeurs universelles, poussés du pied par nos sociétés pressées, toujours vivaces dans bien des films africains.

«Sans enfermer quiconque dans le passé, le mythe restaure un sens là où les travers de l'évolution moderne déroutent vers un chaos psychique et une angoisse existentielle», poursuit Olivier Barlet.

Il a raison, bien sûr, mais comme il est difficile dans les pays pauvres de trouver les moyens pour créer des mythes à l'écran!

Au Fespaco, confluent du septième art africain, le cinéaste Idrissa Ouedraogo, aux films remplis de splendides images en 35 mm, chantait les mérites du numérique, support bon marché qui permet de tourner sans gros budget, mais dont la définition est moins précise. D'autres, comme Boubakar Diallo, réalisent avec une caméra DVD des films à quelques sous, tournés et montés en deux temps trois mouvements, dont la jeunesse urbaine s'est entichée. Vous retrouverez ces longs métrages, Traque à Ouaga et Sofia, à la programmation de Vues d'Afrique.

Ça prend un cinéma populaire partout. Alors, par curiosité, on s'enfile les films de Diallo, en songeant que le septième art africain en est un de diversité. Celui qui émerge depuis quelques années vient d'Afrique du Sud, techniquement impeccable, souvent urbain, sans naïveté aucune, à l'encontre de bien d'autres productions du continent. Lettre d'amour zoulou, de Ramadam Suleman, en donne un aperçu à ces 21es Journées du cinéma africain et créole. Diversité, donc.

De fait, c'est la mosaïque du continent noir qui séduit. Là-bas, nul besoin d'appareil photo ni de caméra numérique pour faire le plein d'images. Nos mémoires gardent en banque des scènes captées au vol, qui reviennent nous hanter à toutes sortes de moments incongrus.

Ainsi s'est imprimée en moi une soirée au restaurant L'Eau vive tenu par des religieuses catholiques de Ouagadougou, toutes jeunes et noires. Preuves vivantes que le christianisme se renouvelle désormais hors de l'Occident, comme le rappellent la foule de reportages entourant la mort du pape, qu'on nous sert à la chaîne.

Ces soeurs-là entonnent à la fin du souper un Ave Maria en s'accompagnant à la guitare. Seul à une table, le grand cinéaste malien musulman Souleymane Cissé mangeait. Je le revois, vêtu de sa djellaba, entouré par le choeur de religieuses africaines chantantes, sur fond de chauve-souris voletant dans le jardin. L'image me semblait si cinématographique qu'elle est venue se coller à mon cinéma intérieur. Je l'ai ramenée ici, avec le souvenir du vent du désert qui souffle encore à mes oreilles.

otremblay@ledevoir.com