Marie-Claire Blais et le grondement du monde

Romancière, poète et dramaturge, Marie-Claire Blais domine le paysage littéraire québécois et francophone depuis quarante ans. Augustino et le choeur de la destruction, dernier volet de la grande trilogie de Marie-Claire Blais, s'ouvre sur le rouge tumulte qui a incendié l'Amérique. Le regard que la romancière porte sur l'Amérique escarpée est sombre. Dans une île luxuriante du golfe du Mexique où fourmille «une petite humanité», Augustino, seize ans, pressent les forces invisibles de la destruction qui sont à l'oeuvre dans le monde. Dans sa voix résonne l'inquiétude de notre temps. Et si l'art constituait la seule issue à cet état désespéré?

Esther, dont on célèbre les quatre-vingts ans, est assise sur une chaise d'osier sur le patio face à la mer. Le soleil rouge est sur le point de disparaître. Le vent souffle l'air parfumé au jasmin dans l'allée de palmiers du jardin. «Quelle douceur que cette brise tiède, était-ce pour une heure le commencement du monde?» Les rires et les enivrements cèdent petit à petit la place à la mélancolie et s'éteignent dans le grondement du monde. Marie-Claire Blais nous transporte dans les pensées de ses personnages, hommes et femmes, artistes, humanistes, oubliés de ce monde, témoins de la dissolution et de la folie planétaire. Leurs monologues intérieurs se mélangent à la narration d'Augustino.

Tous ont une forme de conscience élevée. Tour à tour, ils font l'inventaire des irréparables fautes de l'Histoire, des grandes tragédies qui ont bouleversé le monde: les esclaves enferrés qui reposent au fond des mers, les détonations et les pluies noires d'Hiroshima, les camps de Terezin (Tchécoslovaquie) où des hommes et des femmes émaciés ont chanté «le requiem de leur propre ensevelissement».

Les guerres et les hommes qui ont engendré les «Grandes terreurs» ont anémié le monde. Il y a bien eu le mouvement des droits humains et libertés et celui de l'émancipation des Noirs américains, les grandes luttes féministes et celle pour l'égalité raciale. Des avancées que recouvre la dramatique actualité des temps présents: les génocides, les fanatismes religieux — «nous ne sommes plus sous le règne de la raison avec les fous messianiques» —, l'hydre du terrorisme, les laissés-pour-compte qui trouvent «outrageant ce monde d'usurpateurs matériel et riche», le sida. La planète est devenue hargneuse, sèche et assoiffée, brûlée par la haine et la vengeance. Le mal progresse et avec lui sa banalisation.

Dans Augustino et le choeur de la destruction, hommes et femmes n'échappent pas à «la continuelle douleur d'être vivant» qui traverse l'oeuvre entière de Marie-Claire Blais. Ils accumulent le savoir autant que le doute, attirent l'amour et la déception, ont «le coeur étreint de ces tourments spirituels qui furent ceux de Dante et de Botticelli». Tout au long du récit, Esther, la grand-mère octogénaire, se demande: «Qu'est-ce qu'une vie réussie? Est-ce une aventure devant soi dont on ne sait rien, ou est-ce une existence dans l'incertitude et l'espoir du bonheur, ou tout cela à la fois?»

Premier jour florissant du monde

Au milieu de ce cyclone d'images et de ce chaos de monologues, la romancière nous offre des éclairs de pure beauté, des plages de silence inoubliable, des instants d'illumination et d'harmonie. La beauté naît du tumulte, du fracas. Quand tout est saccagé, après le naufrage, il y a l'aurore. Au Requiem de guerre, oeuvre déchirante de Benjamin Britten, succède le Réveil des oiseaux pour piano et orchestre d'Olivier Messiaen, oeuvre dont le chant et la joyeuse mobilité des oiseaux s'opposent à la désolation du temps.

«Comment parvenions-nous tous dans notre humeur belliqueuse à ne plus sentir le souffle de la beauté brève?» À la fin du roman, l'auteure se tourne vers la jeunesse incarnée par Augustino et Mélanie: «Mélanie pensait à sa vie de luttes qui ne faisait que commencer dans un monde aussi virulent.» Refonderont-ils un monde nouveau, inventeront-ils des idéaux neufs? Quel sens donneront-ils à leur révolte, à leur lutte?

«La nouvelle idée à laquelle l'artiste mais aussi l'humanité doivent travailler est la responsabilité de soi», déclarait le peintre et dessinateur allemand Max Beckmann. S'inspirant des propos de cet artiste hors norme, Marie-Claire Blais transforme par la force créatrice de l'imagination sa révolte, son indignation et sa compassion devant la clameur d'un monde incertain. Elle croit à la fonction rédemptrice de l'art. Servir la littérature avec rigueur, n'est-ce pas là le vrai manifeste?

Augustino et le choeur de la destruction déroute par sa forme inédite. Le roman, en pièces, est porté par le rythme d'une phrase incessante qui roule dans des tourbillons de mots, de voix et de pensées sur plus de trois cents pages. Il faut accepter de se perdre dans cette prose labyrinthique à la virgule souveraine, désordonnée mais cohérente, bourrée de personnages qui apparaissent, disparaissent et ré-émergent. On sort étourdi mais ravi de cette expérience littéraire fascinante et captivante.

Ce roman nous dit beaucoup sur l'état d'esprit de Marie-Claire Blais et sur sa vision de l'Amérique. En captant avec une intensité poignante la fugacité des êtres et des choses, le roman atteint une dimension universelle et intemporelle.

Augustino et le choeur de la destruction

Marie-Claire Blais

Boréal

Montréal, 2005, 306 pages