Refonder l'indépendance

«Les souverainistes, écrit Michel Venne, ont depuis longtemps gagné le débat théorique. Peu d'arguments contre la souveraineté résistent à un examen minutieux. [...] Mais gagner le combat argumentaire ne suffit pas à transformer une province en pays. Il reste aux souverainistes à mobiliser la majorité des Québécois dans cette voie. Ils y sont presque arrivés en 1995.»

Or cette entreprise de mobilisation, pour être efficace, ne saurait se réduire à la seule réitération des arguments souverainistes traditionnels qui, malgré leur pertinence, n'ont pas encore suffi à rallier une majorité. Elle doit plutôt emprunter la voie d'une refondation de l'argumentaire souverainiste à même de faire partager son urgente actualité et de briser l'impasse actuelle.

C'est à cette tâche que s'attachent les onze intellectuels pour la souveraineté réunis dans Redonner sens à l'indépendance. Dans des contributions de très haut vol, ils avancent, à partir d'angles différents, des réflexions et propositions susceptibles de relancer ce débat essentiel et de le mener à terme. Il importe, toutefois, de préciser que cet ouvrage n'a rien d'un manifeste et qu'il s'adresse surtout à un public averti, versé dans le débat intellectuel.

Constatant que, «du désir d'émancipation des Québécois de souche canadienne-française que portait la Révolution tranquille, nous sommes passés à la célébration de l'identité multiculturelle et du pluralisme identitaire», le sociologue Jacques Beauchemin pose peut-être la question la plus essentielle de ce débat: «[...] de quelle façon conjuguer la mémoire de la communauté canadienne-française à la volonté de faire du Québec "le pays de tous les Québécois"?» Contre ceux qui affirment que le projet souverainiste ne trouverait sa légitimité qu'à condition de ne plus être associé à la mémoire francophone ou de relativiser le passé canadien-français, Beauchemin plaide en faveur «de la centralité de l'histoire et de la mémoire dans l'édification de toute société». Consentir à soi-même, écrit-il, implique de se réclamer d'une mémoire longue, porteuse d'une intentionnalité (le «vieux désir de durer») qui fournit l'arrière-plan éthique d'une communauté politique.

Pour le politologue Gilles Labelle, le noeud de la réflexion indépendantiste se trouve dans l'esprit de la Révolution tranquille et dans son détournement. L'année 1960, sur le plan symbolique, marque une césure dans l'histoire du Québec. On y assiste à la défaite définitive de «la matrice théologico-politique» et à la victoire de la «métaphysique de l'autonomie» dont le mouvement indépendantiste représente une des expressions les plus éclatantes, sans en être la seule. Or, faute d'adversaire, le parti de l'autonomie aurait fini par s'emballer dans un «approfondissement de la colère antithéologique» dirigée contre cet ersatz de la transcendance qu'est l'institution: «Ce parti s'est engagé pour la transformation de l'institution suivant les motifs de l'aplatissement (contre la hauteur) et de la proximité (contre la distance).» Labelle en veut pour preuve le courant de la pédagogie du vécu, manifestation de «cet idéal d'un rapport sans hauteur et sans distance où ne doit jamais se faire voir l'altérité».

Ce combat radical contre la transcendance (le principe d'institution) aurait vidé la métaphysique de l'autonomie de son sens en laissant place à un «contractualisme généralisé» qui érige le droit et le marché en instances de régulation sociale. Le sujet politique, dans ce contexte, se transforme en un «Moi auto-fondé», «dépris de la gangue de l'institution, laquelle a toujours enseigné que les êtres humains n'étaient pas simplement leur propre oeuvre». S'installe alors un projet politique provincialiste, obsédé par la gestion et générateur d'une révolte adolescente qui tourne à vide. Dans cette logique, redonner sens à l'indépendance passerait par un renouement avec le principe d'institution, seul à même de permettre une renaissance de la subjectivité citoyenne: «Se refonder, pour le mouvement indépendantiste, ce serait se dresser comme expression — à nouveau, puisque ce fut déjà le cas dans les années 1960, mais dans un autre contexte — du parti de l'autonomie, cette fois contre le provincialisme et le révoltisme et contre ce qui les sous-tend, la figure du Moi auto-fondé qui nourrit la Nécessité.» Cet argumentaire, on le constate, ne s'adresse pas vraiment à madame Chose de la rue Panet.

Plus tranchant, le philosophe Serge Cantin refuse les détours à l'heure de déterminer la cause de l'impasse de la lutte indépendantiste: «C'est donc bien la réussite du PQ qui explique la désaffection à l'égard de la souveraineté, mais cette réussite n'est autre que celle de l'idéologie de la souveraineté-association, c'est-à-dire de ce qui était dès le départ et qui apparaît avec de plus en plus d'évidence comme une voie sans issue, a dead-end.» Sa solution: en finir avec le trait d'union pour redonner sens à la souveraineté en soi. On reconnaît là la position d'une Andrée Ferretti.

À rebours de ce radicalisme dans lequel il voit une fuite en avant, le philosophe Michel Seymour affirme «que le durcissement des positions contre le fédéralisme multinational ou contre une entente partenariale risque d'empêcher les souverainistes de rejoindre la population indécise et les nationalistes mous, et risque pour cette raison d'empêcher le Québec d'accéder à la souveraineté». Admettre que le fédéralisme multinational aurait pu être une option est, selon Seymour, ce qui donne sa légitimité au projet de souveraineté, qui obtient ainsi le statut de seule solution possible à l'impasse actuelle: «Il faut définir ce que l'on entend par fédéralisme multinational, puis expliquer ensuite pourquoi ce régime est devenu impossible à l'échelle canadienne et que c'est pour cette raison que nous sommes souverainistes.» Cette proposition sera mal accueillie par les adversaires du trait d'union, mais il faut reconnaître qu'elle a le mérite d'être en phase avec l'importante cohorte des souverainistes tranquilles.

Il aurait fallu, pour rendre justice à cet ouvrage, présenter aussi le très solide argumentaire de Michel Venne qui montre que la mondialisation a redonné vie à l'idée de souveraineté, la proposition utopique de Kai Nielsen qui plaide en faveur d'un Québec souverain et socialiste et dire un mot des contributions de Pierre Gendron, de Pierre Serré, de même que de celles de Micheline Labelle et Azzedine Marhraoui. On dira, au moins, que Redonner sens à l'indépendance fait la preuve que l'idée de souveraineté reste une idée jeune, plus que jamais stimulante et, souhaitons-le, rassembleuse.

louiscornellier@parroinfo.net

Redonner sens à l'indépendance

Les Intellectuels pour la souveraineté

Sous la direction de Jocelyne Couture

VLB éditeur

Montréal, 2005, 208 pages