Voyages: L'ultime voyage

Sur place, par la télévision et par la pensée, des centaines de millions de personnes l'ont accompagné dans son dernier voyage. Telle a été la métaphore la plus souvent utilisée à travers le monde par les médias et les commentateurs pour évoquer la mort de Jean-Paul II, qui a fait du voyage l'un de ses principaux outils pour diriger l'Église catholique. Et pour marquer ainsi par sa présence urbi et orbi l'ensemble de la communauté humaine.

Faut-il être de l'avis de Baudelaire qui écrivait «amer savoir, celui qu'on tire du voyage»? Ou de celui, plus largement partagé depuis les civilisations amérindiennes jusqu'aux sociétés rosicruciennes, qui associe le voyage à une épreuve, à une initiation? À l'acquisition, sinon à la conquête d'un nouveau savoir permettant d'accéder non seulement à une autre étape mais également à un autre stade. À une transformation, presque à une renaissance.

Jean-Paul II se définissait souvent lui-même comme un «pèlerin», terme tiré du latin ecclésiastique pelegrinus qui veut dire à la fois «étranger» et «voyageur». Par essence, un pèlerin se dirige vers un lieu saint pour des motifs religieux. En ce sens, l'existence de ce pape aura été un passage l'ayant conduit vers une destination ultime au-delà de la vie.

Comme le rappelle Le Robert historique de la langue française, le terme «voyage» a signifié, au long de son évolution, un chemin à parcourir, un pèlerinage, une croisade. Il est issu du latin viaticum qui désignait tout autant «ce qui sert à faire la route» que «les provisions ou l'argent du voyage».

Le français en a tiré «viatique», qui a d'abord eu le sens de «route à parcourir» avant de désigner, à partir du XVIe siècle, le «sacrement de l'Eucharistie» administré à un malade en danger de mort. Et le dictionnaire précise: «Comme un secours pour passer dans l'autre vie».

Dans notre inconscient collectif, le voyage, comme nous l'entendons aujourd'hui, constitue-t-il un long apprentissage, une forme de viatique qui nous aidera lors de la phase ultime du passage, celui de la vie au trépas? Au cours de notre vie, de notre séjour sur la Terre comme le soulignent les diverses religions, le voyage est-il un moyen d'aller en des lieux de nous-même, nous préparant en quelque sorte à franchir le seuil définitif, à faire le «grand saut»?

Car nous sommes des êtres en transit. «D'où venons nous? Que sommes-nous? Où allons-nous?», demandait Gauguin dans Les Seins aux fleurs rouges, tableau qu'il considérait comme son testament politique. Des étrangers — à eux-mêmes — qui vont de l'inconnu vers l'inconnu? Des nomades, comme chantait Brel, à la quête d'une «inaccessible étoile»?

Entre deux points incertains, nous sommes en quelque sorte des aventuriers, dans l'acceptation noble du terme. Peut-être est-ce pour cette raison que les héros de la littérature universelle sont d'inlassables voyageurs plongés dans d'incessantes aventures, depuis Ulysse jusqu'à Indiana Jones, qu'ils s'appellent Tintin ou Monte-Cristo, qu'ils soient sortis de l'imagination de Jules Verne ou de Cervantès. Ou même de Xavier de Maistre qui, à l'aube de la Révolution française, nous a proposé avec dérision ses Voyages autour de ma chambre.

Que nous allions sur la Lune ou au bout de la nuit, le voyage de l'existence, comme tout voyage, d'ailleurs, est un voyage en nous-même, à la découverte de cette créature pleine de mystères qui nous habite. Le «Connais-toi toi-même» de Socrate a toujours sa pertinence.

On sait l'importance accordée par les philosophies et les religions orientales à la voie à rechercher pour atteindre la sagesse. En français, le mot «voie» provient, il n'est pas inutile de s'en souvenir, du latin via, qui a participé à la formation de viaticum. Comment choisir le bon chemin pour que le voyage soit réussi?

Nous parlions de sagesse... Dans Gulliver's Travels into Several Remote Nations of the World, publié sous le couvert de l'anonymat en 1726, Jonathan Swift plonge Gulliver (qui, dans la langue de notre gracieuse majesté, est le surnom d'un être glouton) dans les extrêmes en le faisant voyager parmi les minuscules habitants de Lilliput, à qui il apparaît comme un géant, et aussi chez les gens du Brobdingnag pour qui il a la taille d'une poupée.

N'est-ce pas l'un des premiers enseignements du voyage? En inversant le bout de la lorgnette, il change la perspective. Ce qui semble chez nous un énorme problème, dans l'enchaînement sinon l'enfermement du quotidien, prend une dimension beaucoup plus réduite à mesure que s'établit la distance. Et, à moins d'être une star internationale reconnue partout, nous redevenons un individu parmi tant d'autres, ce qui est parfois dur pour l'ego...

Tout en nous donnant de l'ascendant sur les autres par le pouvoir de dépenser qu'il implique, le voyage met en effet à rude épreuve nos mécanismes de défense. Il nous emmène ailleurs, hors de nos champs de référence, qu'ils soient culturels, familiaux, politiques, sociaux, géographiques ou économiques. Qui sommes-nous ailleurs? La même personne? Vraiment?

Le voyage exige un déplacement physique. Il faut aller vers... Vers d'autres lieux, d'autres personnes, d'autres contextes qui nourrissent d'autres idées, d'autres valeurs. Il exige donc une ouverture: il est impossible de voyager les yeux et la bouche fermés, les oreilles et les pores bouchés, les sens paralysés.

Tout voyage laisse sa marque.

Du premier au dernier.