Bouffe et malbouffe: Obésité: sombre constat, malgré les efforts

Près du tiers des personnes qui avaient un poids santé il y a dix ans composent désormais avec l’embonpoint à l’heure actuelle.
Photo: Jacques Nadeau Près du tiers des personnes qui avaient un poids santé il y a dix ans composent désormais avec l’embonpoint à l’heure actuelle.

Les marchands de nourriture industrielle et industrialisée, de «solutions repas» faciles à forte teneur de sel ou de trios aux gras ont aujourd'hui une bonne raison de se réjouir, contrairement aux pourfendeurs de la surcharge pondérale qui, eux, peuvent considérer la chose comme une gifle magistrale.

Et comment! Malgré les signaux d'alarme allumés un peu à droite et beaucoup à gauche, malgré les campagnes visant à promouvoir la consommation quotidienne de fruits et légumes et malgré les bonnes intentions des gouvernements, les mauvaises habitudes alimentaires semblent bien ancrées au Canada. Plus encore, elles seraient également difficiles, voire impossibles à enrayer, à en croire le nouveau chapitre de l'Enquête nationale sur la santé de la population de Statistique Canada.

Rendue publique la semaine dernière et quelque peu occultée par la levée de l'interdit de publication sur le témoignage-choc, le jour même, d'un ancien président d'agence de publicité, cette étude brosse pourtant un portrait prévisible mais ô combien désagréable pour les combattants du gras au Canada. Avec, en trame de fond, un constat sans équivoque: l'embonpoint est une porte d'entrée facile vers l'obésité. À preuve, près de 25 % de ceux qui étaient atteints du premier en 1994-95 frayent désormais avec le deuxième, selon les statisticiens fédéraux.

Pis encore, près du tiers des personnes qui avaient un poids santé il y a dix ans composent désormais avec l'embonpoint à l'heure actuelle, selon cette même étude. Cela laisse présager un bon avenir pour la prévalence de l'obésité au pays, celle-ci ayant déjà plus que doublé en 20 ans, rappelle Statistique Canada. L'organisme se veut toutefois rassurant en signalant qu'avec 15 % d'obèses dans sa population en 2002, le Canada se distingue toujours des États-Unis, où les amas de graisse handicapent aujourd'hui près de 22 % des citoyens.

Pause mathématique: pour les spécialistes fédéraux du chiffre, l'obésité se mesure à partir de l'indice de masse corporelle (IMC). Cet indice s'obtient en divisant son poids en kilos par le carré de sa taille en mètres. Un IMC compris entre 18,5 et 24,9 est associé à un poids santé. Au delà de 25 et jusqu'à 29,9, c'est d'embonpoint qu'il s'agit. Quant à l'obésité, elle apparaît avec un IMC de 30 et plus.

La formule est certes rébarbative. Mais elle est aussi à l'origine d'une deuxième révélation: l'embonpoint chez les femmes conduit davantage à l'obésité que chez les hommes. 28 % des Canadiennes y ont en effet goûté en dix ans alors que la gent masculine n'a été touchée que dans une proportion de 20 %. À l'inverse, 38 % des hommes avec un poids santé il y a dix ans font de l'embonpoint aujourd'hui, contre 28 % des femmes, a mesuré Statistique Canada.

Autre fait prévisible: un revenu élevé diminue les risques d'obésité, tout comme la consommation occasionnelle d'alcool, ont constaté les responsables de l'enquête. Par contre, les hommes plus jeunes, entre 20 et 30 ans, s'avèrent être les candidats parfaits à l'embonpoint et à l'obésité, poursuivent-ils. Et, une fois de plus, sans surprendre qui que ce soit.

N'en déplaise à Vasy, le Schtroumpf hyperactif, anorexique et agaçant, porteur d'un message vide sur la santé et le bien-manger, le tour de taille des Canadiens ne semble donc pas vraiment aller dans la bonne direction, tout comme ailleurs dans les pays industrialisés. Et ce n'est pas faute de connaître les mille et une façons d'enrayer cette tendance délétère qui, tout en diminuant l'espace dans les avions (et en faisant monter la facture de carburant), exerce une pression certaine sur les systèmes de santé, entend-on par les temps qui courent.

Bien des solutions sont pourtant au coeur des débats depuis le début du siècle: diminution des portions, lutte contre les ingrédients obésogènes (sucre, gras et, paradoxalement, calories vides), substitution autant que faire se peut d'aliments préparés en usine et congelés (avec label bleu ou non) par des plats cuisinés à la maison — le développement des habiletés culinaires est bien sûr un préalable —, réaménagement des zones urbaines pour favoriser les déplacements d'humains non motorisés... La liste est loin d'être exhaustive.

Le hic, c'est que cette liste est loin d'être stimulante pour des législateurs peu enclins à se mettre à dos les membres lucratifs d'une industrie versée dans la malbouffe. Et elle est loin d'être intéressante pour des papilles habituées à des goûts élaborés par des scientifiques de la bouffe normalisée en laboratoire. Enfin, elle est loin d'être efficace devant des campagnes de publicité répétées ad nauseam aux heures de grande écoute.

Le cocktail est sans doute explosif, diraient en choeur les médecins qui, derrière l'obésité, voient plus que de mauvaises habitudes alimentaires. Maladies cardiovasculaires et diabète rythment davantage leur quotidien aujourd'hui. À ce compte-là, la prochaine étude décennale de l'obésité et de l'embonpoint par Statistique Canada se fait déjà attendre.

Le Devoir

bouffe@ledevoir.com