Dégustation - Bordeaux primeurs 2004: la nature reprend ses droits

Imaginez qu'on vous tire du lit après un long sommeil de 18 mois et qu'on vous place devant le premier miroir venu: j'ose à peine imaginer la tête que vous feriez! Alors, dans la foulée, est-il bien raisonnable de juger de la qualité d'un millésime qui sommeille encore en fût ou qui vient tout juste d'être bousculé par une récente mise en bouteille? Bien sûr que non.

C'est pourtant l'invitation à laquelle était conviée la semaine dernière une foule de professionnels aguerris du monde entier répondant à la proposition de l'Union des grands crus de Bordeaux. Cinq jours, 200 échantillons dégustés pour se forger une opinion. Vous comprendrez que la tâche fût pour le moins délicate!

Quand 2004 se rattrape sur 2003

Laissez la liane à elle-même et elle partira dans toutes les directions avec une surcharge en fruits inversement proportionnelle à la qualité du vin produit. Le millésime 2004 exigeait en ce sens une discipline très pointue sur le terrain afin de limiter la production, un peu comme si le végétal, privé de sa production normale lors d'une récolte atypique en 2003, prenait sa revanche cette année dans ce millésime de lente et de longue maturation. Surtout pour les merlots qui ont démarré en trombe.

«Tous les bourgeons et contre bourgeons étaient fertiles, il fallait en éliminer pour supprimer dès le départ des rendements qui s'avéraient très importants. Malgré cela, il n'était pas rare de se retrouver avec des grappes de merlots de plus d'un kilo!», avançait le professeur Yves Glories, de la Faculté d'oenologie de Bordeaux, lors de la conférence de presse sur la prestation du millésime. «Plus que jamais, il fallait éclaircir sur pied pour empêcher les "paquets", surtout chez les cabernets qui ont été plus longs à mûrir. Ce sera aussi une année où la technologie au chai sera nécessaire afin de s'assurer une extractibilité* qui, si elle était plus difficile qu'en 2003, n'en offrait pas moins une richesse en polyphénols** totaux supérieurs.»

Bref et pour faire court: le millésime 2004 offre déjà à la dégustation des vins à la fois très colorés, avec les meilleurs indices tanins-anthocyanes des cinq dernières années ainsi que de fortes acidités (surtout maliques), qui renforcent trop souvent, d'après ce qu'il m'a été permis de goûter, des tanins verts en déficit de maturité. Surtout chez les cabernets. Mais il y a des exceptions!

Rive droite? Rive gauche?

Il n'est pas exagéré de penser aujourd'hui que si la récolte des merlots a pu se pratiquer à l'intérieur d'une «fenêtre» de maturité optimum par rapport aux cabernets qui ont traîné en longueur (octobre par temps frais et maussade), les vins de Saint-Émilion mais surtout de pomerol se tirent bien d'affaires. C'est cependant en appellation Graves et Pessac-Léognan (rive gauche) que se retrouvent les meilleurs équilibres car il était possible ici d'ajouter, sur une base de merlot, un apport d'excellent cabernet sauvignon.

«Mais fallait-il encore là être circonspect sur les boisés qui, en général, étaient à mon sens parfois trop appuyés avec des assèchements de fin de bouche manifeste», enchaînera le professeur Glories. Quant aux liquoreux, joli botrytis*** sur les premières tries avant les pluies, mais il a fallu trier sévèrement par la suite sur des pourritures qui n'avaient de noblesse que le titre. Sans la couronne!

En résumé, le millésime 2004 goûté en primeur laisse l'impression à ce jour d'un grand millésime classique bordelais, coloré et de première fraîcheur mais aussi d'un millésime qui exigeait beaucoup de savoir-faire afin de maîtriser au mieux maturations et extractions sous-jacentes, surtout pour les cabernets.

Les blancs, aériens et stylés, offrent sans doute, à ce jour du moins, un équilibre supérieur aux rouges. Côté prix, encore trop tôt pour lâcher le morceau, mais il apparaît que certains châteaux lorgnent vers une hausse, bien évidemment injustifiée.

* Extractibilité: action menant à la libération

de la matière colorante.

** Polyphénols: extraits responsables de la coloration des vins.

*** Botrytis: champignon responsable de la pourriture noble.