Assumer sa part de responsabilité

Impossible, lorsqu'on regarde Paul Martin se défendre, de ne pas constater sa frustration, celle que crée le sentiment d'être victime d'une certaine injustice. Lui que personne n'a compromis dans le scandale des commandites jusqu'à présent a visiblement le sentiment de ramasser les dégâts des autres.

C'est lui qui a annulé le programme des commandites, réinstauré le bureau du contrôleur général, évincé des dirigeants de société d'État, relevé Alfonso Gagliano de son poste d'ambassadeur au Danemark et lancé la commission d'enquête Gomery. «Il y avait des conséquences à cette initiative, mais je l'ai fait parce qu'il fallait le faire. C'était la bonne chose à faire», a-t-il martelé lundi matin alors qu'il réagissait pour la première fois au témoignage de Jean Brault.

On peut douter cependant qu'il ait anticipé des révélations aussi dévastatrices et des retombées aussi dramatiques. La lecture des sondages des deux derniers jours ne laisse aucun doute. Les libéraux ne récoltent plus que 27 % des intentions de vote, selon le sondage IPSOS-Reid paru dans le Globe and Mail d'hier. Une majorité de Canadiens pensent cependant que le scandale n'implique qu'un petit groupe d'individus corrompus et les citoyens font une distinction entre les libéraux de Paul Martin et ceux de Jean Chrétien.

On pourrait y voir un signe encourageant pour les libéraux, mais la côte à remonter est presque sans fin. Pour en remonter une partie, les libéraux devraient d'abord cesser de prendre les Canadiens pour des imbéciles, comme ils le font quand ils soutiennent qu'aucun don douteux n'apparaît dans les livres du parti. Le propre d'une caisse occulte est de n'apparaître nulle part. Et quand on fait payer les salaires de certains employés par d'autres, c'est dans les livres de ces derniers que la dépense apparaît, pas dans ceux du PLC.

Les libéraux aiment voir les électeurs distinguer les clans Martin et Chrétien, mais eux-mêmes ont peur de le faire ouvertement. Paul Martin ne doit rien à M. Chrétien à cet égard. C'est l'aile Chrétien qui a le plus critiqué la mise en place de la commission d'enquête, la considérant comme un choix politique mal avisé; que cela ait été un choix éthique n'a pas semblé l'effleurer. Et il n'y a que des membres du clan Chrétien qui ont été mis en cause devant le juge Gomery jusqu'à présent.

M. Martin ménage quand même toujours ce camp. Il avait fait état, il y a un an, du fossé qui les séparait, mais la réaction négative au sein du PLC l'avait fait reculer. Il n'a pas amélioré les choses en février dernier quand, devant son caucus, il a applaudi le témoignage empreint de pitreries et de mépris que Jean Chrétien a livré devant la commission.

Les faits nouveaux révélés la semaine dernière ne justifient plus cette réserve, mais M. Martin évite encore d'être trop direct. «Ce n'est certainement pas la façon que moi, je fais de la politique», a dit M. Martin lundi, sans plus. Seul le directeur national du parti, Steven MacKinnon, ose aller un peu plus loin, et encore. «Durant tout le mandat de M. Chrétien, où beaucoup de choses positives ont été accomplies pour le pays, l'heure des commandites n'a pas été une heure de gloire», a-t-il confié au Devoir en début de semaine.

Et même si M. Martin était maintenant plus ferme, plus rien ne garantit que cela l'aiderait à sauver quelques meubles. Les citoyens estiment qu'une personne ou une institution doit assumer la responsabilité de ce scandale et il reste que le Parti libéral du Canada et nombre de ses députés et ministres actuels, Paul Martin en tête, faisaient partie du gouvernement qui a créé le monstre des commandites.

C'est sous leur règne aussi qu'a eu lieu le scandale du Développement des ressources humaines, qui rappelle, à certains égards, celui des commandites. On n'a jamais su comment le parti mettait la main sur des demandes de subventions pour ensuite aller solliciter un don auprès des entreprises en prétendant que leur demande serait traitée plus rapidement. Personne dans cette équipe n'a cherché à le savoir et le seul accusé dans cette affaire a plaidé coupable, épargnant au PLC un procès gênant.

«Les Canadiens ont le droit de demander à quelqu'un d'accepter la responsabilité. Je suis le premier ministre de notre pays et j'accepte la responsabilité d'agir», a dit M. Martin en parlant des commandites. Les citoyens veulent plus que ça et lui-même s'était montré plus exigeant en décembre 2002 au sujet des coûts du registre des armes à feu. «En ce qui me concerne, il s'agit d'une responsabilité que nous partageons tous et, comme je l'ai mentionné, j'ai certainement ma part de responsabilité. Je ne pense pas que c'est un dossier où on doit tenter de rejeter le blâme. C'est un dossier pour lequel nous avons une responsabilité collective», avait-il dit. Il n'a encore jamais osé répéter la même chose dans le cas des commandites et c'est là que le bât blesse.

Le premier ministre et son équipe ne peuvent prendre le crédit pour les bons coups libéraux et ignorer les mauvais. Il serait trop facile sinon, pour les politiciens désireux de conserver leur poste et leur pouvoir, de simplement faire l'autruche, de détourner les yeux ou de s'accommoder en silence de décisions douteuses pour ensuite les dénoncer quand celles-ci deviennent trop lourdes à porter. Être responsable veut dire rendre des comptes et c'est pour ça que, malgré tous ses efforts, Paul Martin reste la cible de la colère des Canadiens.

En prenant la direction du Parti libéral du Canada, Paul Martin n'a pas seulement hérité d'une machine à se faire élire mais aussi des cadavres cachés dans le placard. Il assume maintenant tout le poids du gâchis. S'en délester sera chose difficile, sinon impossible, d'autant plus qu'il risque de manquer de temps si les élections, comme cela s'annonce, sont provoquées rapidement.

mcornellier@ledevoir.com

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