Hors-jeu: La belle époque de Joe Grzenda

Quand on apprend pratiquement à lire en manipulant des cartes de hockey et de baseball, plusieurs dangers nous guettent. Celui, par exemple, de développer un vocabulaire restreint comprenant exclusivement les expressions «définitivement Lionel», «et puis euh» et «quand les p'tits gars y jouzent, y faut qu'y suzent». Ou celui de songer que l'on aurait pu s'appeler Gordon Labossiere, Chico Maki ou Boog Powell. Ou encore, après avoir maîtrisé «René joue avec son ballon», «Alice rit avec papa et maman» et «Guy court vite au jardin» (ah! je vois encore des visages qui s'éclairent bien que cela ne rajeunisse personne, surtout vous), on se demande s'il sera un jour possible d'adéquatement prononcer le nom de Joe Grzenda.

Parfaitement, Joe Grzenda. Né le 8 juin 1937 à Scranton (Pennsylvanie). Lanceur de relève gaucher mettons moyen qui a joué des morceaux de huit saisons, entre 1961 et 1972, avec Detroit, Kansas City, les Mets de New York, Minnesota, Washington et St. Louis. 14 victoires, 13 défaites, moyenne de points mérités de 4,01. Une gueule à faire du cinéma, et pas dans une comédie de moeurs. Et le seul joueur de la longue et fabuleuse histoire des ligues majeures de baseball dont le patronyme commence par Grz (et le deuxième plus beau nom de l'histoire des Senators de Washington derrière Bud Zipfel).

Passionnant, je ne vous le fais pas dire.

Le 30 septembre 1971 — douce époque où les hot-dogs coûtaient 40 ¢ et Richard Nixon, un honnête citoyen qui n'aurait jamais songé à créer un programme de commandites, était président des USA — Grzenda était au monticule au stade RFK de Washington. Début de la neuvième manche face aux Yankees de New York, les Senators mènent 7-5 et il y a deux retraits. Grzenda s'apprête à affronter Horace Clarke, une autre légende que vous n'avez pas oubliée. Il lui crie même de faire ça vite parce que les spectateurs commencent à s'agiter (en fait, Grzenda aimait toujours lancer vite, notamment parce qu'il se conservait une cigarette allumée dans l'abri des joueurs). C'est le dernier match de l'histoire des Senators, qui déménageront au Texas la saison suivante.

Trop tard. Au moment où Clarke se présente à la plaque, la foule a sauté sur le terrain afin de rapporter à la maison du précieux gazon, de la terre battue et d'autres artefacts. On ne peut terminer le match. Comme on joue à Washington, la victoire est accordée par forfait aux Yankees.

Au moment où le bordel se fait jour, Grzenda voit «un gros barbu» se diriger en courant vers lui. Le temps d'un instant, il songe que si on veut lui sauter dessus, sa seule arme est la balle qu'il a à la main. Mais l'homme le touche à peine avant de passer son chemin. Grzenda rentrera finalement chez lui, dans l'arrière-pays pennsylvain, avec la balle, qu'il gardera dans un tiroir pendant 33 ans et demi. Elle se trouve dans une enveloppe portant l'inscription «Dernière balle utilisée dans l'histoire des Senators de Washington. 30 septembre 1971. Roulant de [Bobby] Murcer vers moi».

Jeudi, les nouveaux Nationals de Washington, ex-nos Expos qui sont décédés au terme d'un coma neuro-végétatif d'une durée approximative de 10 ans, disputeront leur premier match à domicile. Mes sources, pourtant admirablement postées dans tout le District of Columbia, jusqu'au fond du Potomac, au Maryland et au Delaware, ne savent pas exactement quel rôle sera confié à Joe Grzenda lors des cérémonies protocolaires, mais il est tout à fait probable que la balle qu'utilisera George W. Bush pour effectuer le premier lancer sera la sienne.

Par ailleurs, je tiens à vous rappeler que ce jeudi, 14 avril, marquera itou le deuxième anniversaire de l'arrivée au pouvoir de l'équipe du tonnerre, sous le règne de laquelle ont disparu: 1. nos Expos; 2. notre hockey; 3. notre capacité d'être prêts.

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La tradition voulant que le président fasse le premier lancer lors du match inaugural dans la capitale nationale remonte à Pierre Teilhard de Chardin.

(Mais non, c'est un léger gag intello pour décrisper l'atmosphère rendue lourde par deux gouvernements libéraux. Voilà tout de même l'occasion de rappeler que, pas plus tard que dimanche, 10 avril, nous célébrions le cinquantième anniversaire de la mort de Teilhard de Chardin. Bien sûr, il faisait beau et vous étiez occupés à autre chose, mais je tenais à vous le souligner pour que vous vous sentiez un peu coupables.)

Donc, la tradition, etc., remonte à William H. Taft, président de 1909 à 1913. Taft avait été un sacré joueur de balle dans sa jeunesse, à ce qu'on raconte, et il venait de Cincinnati, le berceau du baseball professionnel. Le 14 avril 1910 — soit très exactement 95 ans jour pour jour avant Doublevé —, il se rendit au vieux National Park, lança la première balle et depuis, vous dire, ça n'a guère dérougi. Ce jour-là, les Senators l'emportèrent 3-0 contre les Athletics de Philadelphie, mais Washington n'a jamais connu beaucoup de succès côté losange: une seule conquête de la Série mondiale, en 1924, en 60 ans d'existence pour les premiers Senators (devenus les Twins du Minnesota) et 10 ans pour les seconds. Bien oui, il y a eu deux équipes, c'est très compliqué.

À sa mort, l'éloge funèbre de George Washington disait qu'il avait été «first in war, first in peace, and first in the hearts of his countrymen». Au XXe siècle, la boutade voudra que Washington soit «first in war, first in peace, and last in the American League».

Taft, le dauphin de Theodore Roosevelt qui le répudiera publiquement par la suite en se présentant comme candidat progressiste à l'élection présidentielle de 1912, a aussi popularisé le golf, et il fut le premier président à posséder une automobile de fonction. On raconte par ailleurs, mais n'allez pas le répéter à tout le monde, qu'en tant que colosse (6 pieds 2 pouces et plus de 300 livres), il eut la plus grande baignoire de l'histoire de la Maison-Blanche.

Et vive Joe Grzenda, et les gars qui s'appellent Horace, et Bud Zipfel.

jdion@ledevoir.com

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