L’«initiative du siècle» n’est pas l’idée du siècle

Ce serait une erreur de croire que la tolérance légendaire des Canadiens envers les nouveaux venus serait sans limites. Lorsque le loyer d’un appartement à Toronto ou à Vancouver dépasse les 3000 $ par mois en moyenne, comme c’est devenu le cas récemment, il est inévitable que certains électeurs commencent à remettre en question l’objectif du gouvernement Trudeau d’encore hausser les seuils annuels d’immigration afin d’accueillir 500 000 nouveaux résidents permanents en 2025.

Cette politique, qui vise à remédier à une pénurie de main-d’oeuvre et à doper la croissance économique, pourrait vite tourner au vinaigre si elle exacerbe une crise du logement et amène à une baisse du revenu moyen par habitant en raison d’une plus grande proportion de la population vivant en bas de l’échelle salariale.

Or, la foi inébranlable de Justin Trudeau dans les bienfaits de l’immigration semble l’avoir aveuglé quant aux dangers qui guettent.

Le Canada a en grande partie échappé aux polémiques entourant l’immigration qui ont eu lieu aux États-Unis et en France ces dernières années. La théorie du « grand remplacement », qui anime les tenants de l’extrême droite de ces pays, ne connaît guère de fidèles ici. Les immigrants de première ou de deuxième génération comptent déjà pour plus des trois quarts de la population des grandes régions de Toronto et de Vancouver. Et tant le Parti conservateur du Canada que le Nouveau Parti démocratique convoitent les électeurs des dizaines de circonscriptions multiethniques en banlieue de ces deux villes pour les mêmes raisons que les libéraux : ils sont la clé d’une victoire électorale. Or, quand le « rêve canadien » devient de plus en plus inatteignable en raison d’une crise d’abordabilité sans cesse croissante, il ne serait pas surprenant de voir le consensus sur l’immigration commencer à s’effriter.

Contrairement au Québec, où le débat sur l’immigration se porte sur les thèmes de l’identité et de la langue, le Canada anglais ne s’inquiète pas beaucoup des effets de l’immigration sur son tissu social ou culturel. Mais dans un pays où tout le monde ou presque aspire à devenir propriétaire de sa propre maison, même les Canadiens issus de l’immigration pourraient se demander si Ottawa ne pèse pas un peu trop sur l’accélérateur en voulant accueillir 500 000 résidents permanents en 2025.

Selon un sondage Léger effectué pour le compte de l’Association d’études canadiennes en novembre dernier, peu après l’annonce du ministre de l’Immigration Sean Fraser sur la hausse des seuils, 49 % des répondants ont dit trouver la cible de 500 000 trop élevée, contre 31 % qui appuyaient ce chiffre et 5 % qui en voulaient davantage.

Il ne serait ainsi pas impossible de voir la question de l’immigration devenir un enjeu lors de la prochaine campagne électorale fédérale, et pour la première fois depuis belle lurette. En effet, cette semaine, le chef conservateur Pierre Poilievre a ajouté sa voix à ceux qui dénoncent le groupe de pression Initiative du siècle, dont l’objectif est de faire passer la population canadienne à 100 millions de personnes d’ici l’an 2100, en annonçant que son parti appuiera une motion du Bloc québécois qui somme le gouvernement Trudeau « de ne pas s’en inspirer » dans le développement de sa politique d’immigration.

Il y a plus d’une décennie, l’ancien chef du cabinet de consultants McKinsey, Dominic Barton, fut cofondateur de l’Initiative du siècle. Il a par la suite présidé le Comité consultatif en matière de croissance économique du gouvernement Trudeau qui, en 2016, avait recommandé une hausse du seuil annuel d’immigration d’environ 320 000 à 450 000 par an.

Jeudi, le ministre Fraser a formellement dissocié le gouvernement Trudeau de ce groupe de pression torontois ; il n’empêche que la politique d’immigration actuelle des libéraux aurait pour effet de rapprocher le Canada des objectifs du groupe de pression torontois.

« Le premier ministre et ses amis corporatistes dans les multinationales, comme Dominic Barton, ont de grandes utopies qu’ils veulent créer pour nous au lieu de bâtir notre propre pays sur la base du gros bon sens qui a fonctionné pendant plus de 100 ans, » a déclaré M. Poilievre. Il reste à voir si le chef conservateur promettra de réviser à la baisse les seuils d’immigration déjà adoptés par Justin Trudeau. Une telle promesse serait bien accueillie par le gouvernement caquiste de François Legault, qui craint que la politique fédérale actuelle n’apporte de l’eau aux moulins péquiste et souverainiste.

La réaction du premier ministre québécois aux récents reportages des médias de Québecor sur les objectifs de l’Initiative du siècle en dit long sur les inquiétudes qui gagnent les rangs de la Coalition avenir Québec. L’incapacité de M. Legault à faire fléchir le gouvernement Trudeau sur les revendications québécoises en matière d’immigration devient une épine au pied qui l’agace visiblement de plus en plus.

Heureusement pour lui, il y a de plus en plus de signes que les Canadiens vivant à l’extérieur du Québec ne considèrent pas la politique d’immigration des libéraux comme l’idée du siècle. La prochaine campagne électorale fédérale pourrait réserver encore plus de surprises à cet égard.

Basé à Montréal, Konrad Yakabuski est chroniqueur au Globe and Mail.

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