Le Titanic outaouais

À titre d'ancien armateur, Paul Martin a une certaine expérience des naufrages. Pour autant, rien ne l'a préparé à sentir son bateau couler sous ses propres pieds. C'est pourtant ce qui se produit actuellement à Ottawa alors que le navire-amiral libéral semble irrémédiablement abîmé par l'iceberg de la commission Gomery.

Si la tendance se maintient, le gouvernement minoritaire de M. Martin pourrait être mort et possiblement enterré d'ici à la fête du Canada. La divulgation du témoignage de Jean Brault la semaine dernière lui est rentrée dans le corps d'un bout à l'autre du Canada. En Ontario, l'avance presque insurmontable du PLC sur ses adversaires conservateurs dans les intentions de vote le mois dernier avait commencé à fondre comme neige au soleil à la fin de la semaine dernière.

Cette montée de lait est-elle le premier symptôme d'une colère meurtrière pour les libéraux? Grâce à l'armée de sondeurs dépêchés par les médias et les partis fédéraux sur le terrain, on le saura bien assez tôt. Mais la production presque quotidienne de nouveaux éléments accablants pour le gouvernement devant la commission Gomery ne sera en rien susceptible de refroidir les esprits entre maintenant et bientôt.

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Ce qui est certain, c'est que le chef conservateur Stephen Harper a sonné le rappel de ses organisateurs, leur enjoignant de se tenir prêts à marcher au front d'une campagne dans un horizon de quelques semaines. Le scénario le plus vraisemblable ne verrait cependant pas nécessairement le chef conservateur faire tomber le gouvernement à l'initiative du Bloc québécois, lequel pourrait soumettre une motion de censure en ce sens dès cette semaine. Dans l'entourage de Stephen Harper, l'idée de prolonger la vie du Parlement jusqu'à la fin mai fait également partie des hypothèses de travail.

D'ici là, la commission Gomery aurait entendu à peu près tous ses témoins, ce qui permettrait à l'opposition de parer aux critiques libérales voulant qu'elle court-circuite le processus pour ses propres fins. Surtout, les élections provinciales qui doivent obligatoirement avoir lieu en Colombie-Britannique le 17 mai seraient passées. Dans une campagne fédérale serrée, seul le terrain de l'Ontario serait plus chaudement disputé que celui de cette province. Et puis le Parti conservateur n'a pas tellement intérêt à compromettre une visite très attendue de la reine dans l'Ouest canadien le mois prochain.

Sur papier, un sursis de cinq ou six semaines pourrait permettre au gouvernement Martin de retomber sur ses pieds. En pratique, rien n'est moins sûr. La crise actuelle au sein du PLC ressemble trop à un long mais irréversible naufrage.

Dans un premier temps, elle pourrait lui coûter un de ses deux députés albertains. Ce week-end, David Kilgour a révélé qu'il envisageait soit de quitter la politique, soit de quitter le PLC pour rejoindre les conservateurs (un parti dont il avait claqué la porte à l'époque du débat sur la TPS). Il affirme qu'il ne se voit pas défendre l'indéfendable en campagne électorale et il admet qu'il serait congédié par ses électeurs s'il se représentait sous la bannière libérale. Il faut savoir que, jusqu'à tout récemment, M. Kilgour était un inconditionnel de Paul Martin.

Il n'est pas nécessairement le seul à réfléchir à son avenir. D'autres libéraux, plus près de la droite religieuse que du credo traditionnel libéral, commencent à se demander si l'herbe n'est pas plus verte du côté conservateur de la clôture. On verra dès demain si les soubresauts actuels auront raison du projet de loi visant à officialiser le mariage de conjoints du même sexe alors que les députés se prononceront sur un amendement conservateur destiné à faire avorter le projet. Dans un scénario comme dans l'autre, personne ne peut exclure que des opposants libéraux au mariage gai y trouvent prétexte pour quitter le navire de Paul Martin et faire les prochaines élections sous un pavillon moins en lambeaux que le sien.

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Si la colère ontarienne se traduit en votes, le prochain gouvernement canadien sera conservateur. L'hypothèse mathématique d'une percée du NPD suffisante pour lui donner la victoire tient difficilement la route. Alors que Jack Layton est à une centaine de sièges ou plus du pouvoir, Stephen Harper en a à peine besoin d'une vingtaine pour s'installer au 24 Sussex.

Les sondages confirment qu'il devra vraisemblablement se passer du Québec pour y arriver. Ici, des élections ne changeraient pas grand-chose à la donne puisqu'elles confirmeraient l'emprise du Bloc québécois. Mais, au lendemain d'une telle campagne, les rangs fédéralistes au Québec seraient dégarnis comme jamais auparavant. Parmi les sièges libéraux les plus menacés, on retrouve notamment ceux des ministres Pierre Pettigrew et Liza Frulla. Si les libéraux perdaient les prochaines élections, Paul Martin et son lieutenant québécois Jean Lapierre ne s'éterniseraient sans doute pas en politique.

Que ce soit au printemps ou à l'automne, le Canada et le Québec se préparent des lendemains de veille grinçants au terme d'une campagne électorale consacrée à punir les libéraux.

Dans l'hypothèse la plus probable, le Canada échangerait un gouvernement minoritaire contre un autre. Le Québec serait encore plus absent du pouvoir fédéral, lequel nagerait également davantage à contre-courant de l'opinion québécoise. Les souverainistes, par contre, seraient encore plus présents à la Chambre des communes.

Le Québec et le reste du Canada ont beau être de plus en plus sur la même longueur d'ondes sur la nécessité de se «libérer des libéraux», le remède des uns constitue la plupart du temps le pire mal des autres.

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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