Le procès des «old boys»

Jean Brault nous a fait visiter le fond du baril. Son témoignage devant la Commission Gomery est le récit de la vertigineuse régression démocratique dans laquelle nous ont entraînés des politiciens parvenus comme Jean Chrétien et ses sbires, et tous ceux qui l'ont imité dans d'autres formations politiques.

Le procès des commandites, c'est le procès d'une conception de la politique, d'un style de gouverne et d'une pensée démocratique dépassés. La Commission Gomery ne doit pas décourager de la politique. Elle doit donner envie de la faire autrement et de botter le cul de tous ceux qui en ont perverti le sens.

Mon souhait est que cette descente aux enfers pousse enfin des leaders d'une autre génération à se lever, et à dire qu'il est «tant que ça change», pour reprendre le slogan électoral de l'équipe du tonnerre qui allait lancer la Révolution tranquille et sortir le Québec de la Grande Noirceur duplessiste.

Les chefs politiques actuels semblent incapables d'inaugurer une nouvelle ère. Il faut découvrir, dans les nouvelles générations, les Pierre Elliott Trudeau, Gérard Pelletier et Jean Marchand, les René Lévesque, Robert Bourassa, Camille Laurin et Jacques Parizeau qui ont tiré la société québécoise, l'ont accompagnée, sur le chemin du progrès. Des chefs capables de combiner une puissance intellectuelle, un appétit de démocratie et de justice, une ferveur communicative, avec une compétence à gouverner et une volonté de faire.

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La Commission Gomery, c'est le procès des «old boys», des réseaux d'intérêts, des clubs d'influence qui se rencontrent sur les verts des clubs de golf sélects en s'échangeant des balles autographiées, entre hommes de la même génération, qui se sont connus à la faculté ou dans un cocktail de financement où se passent sous le manteau des enveloppes gonflées de billets destinés à payer les retours d'ascenseur.

C'est aussi le procès de l'élitisme politique. Un élitisme voulant que le peuple soit trop incompétent pour se gouverner lui-même, pour débattre, pour évaluer publiquement les politiques publiques. Si incompétent que la gouverne ne puisse être confiée qu'aux membres d'une clique issue de milieux où l'on parle le même langage et se comprend à mots couverts. Où le bien commun se confond avec l'intérêt privé.

Enfin, c'est le procès des relations incestueuses entre l'État et le secteur privé. On croyait, grâce à des lois sur le financement des partis politiques et des pratiques rigoureuses d'attribution de contrats, avoir éradiqué le favoritisme. Avec la Commission Gomery, on se prend à se demander si les agences de publicité n'ont pas simplement remplacé les compagnies d'asphalte.

Depuis vingt ans, les progrès réalisés à cet égard ont été largement effacés. L'une des raisons de cette régression est la domination de la politique par le discours économique.

À la faveur des pressions de think tanks conservateurs et de penseurs de la nouvelle droite, les valeurs du service public ont été contestées puis remplacées dans les cours d'administration par celles qui dominent le milieu des affaires. Là où il aurait fallu une combinaison des deux systèmes de valeurs ou à la défense de principes fondamentaux, nous avons assisté à un glissement délétère. L'efficacité a remplacé la transparence. La recherche du meilleur prix a remplacé la justice.

La puissance de l'État s'est ainsi érodée à cause d'une confusion des genres néfaste pour la démocratie: on juge désormais l'État selon les mêmes critères que l'entreprise privée. Aux élections, les partis vous promettent un rabais sur les services publics (les fameuses baisses d'impôt) si vous choisissez l'étiquette rouge. Le rabais sera plus alléchant si vous choisissez l'étiquette bleue. Satisfaction garantie ou argent remis.

Cette confusion des genres trouve sa réalisation suprême dans l'obsession des partenariats public-privé. Qu'est ce que ce scandale des commandites sinon le scandale du plus mauvais PPP que l'on eût imaginé?

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Un colmatage serait insuffisant. On peut bien modifier à la marge les lois sur le financement des partis politiques, par exemple, pour réduire les risques d'entourloupettes. Mais la meilleure loi n'empêchera pas les escrocs de tenter leur chance.

Il faut aussi réformer nos institutions démocratiques, faire place à un dialogue permanent entre les acteurs-clés de la société, les citoyens et les élus, ces derniers conservant, au sein d'un Parlement restauré, la faculté de décider. Il faut réhabiliter les valeurs du service public, les principes de l'État démocratique, les vertus de l'impôt progressif. Il faut rénover l'État providence, non pas pour l'émasculer, mais pour lui donner un nouveau souffle.

Il faut un changement de la garde, un changement de génération, qui redonnera confiance en la politique, nous permettant de tourner le dos aux années tristes que nous traversons.

Les étudiants qui ont fait grève cet hiver ne se sont pas battus seulement pour récupérer 103 millions que le gouvernement avait volés aux plus démunis du Québec. Ils sont descendus dans la rue pour nous crier leur écoeurement d'une vision désuète de la vie en société. Ceux-ci sont trop jeunes pour exercer le pouvoir maintenant. C'est à leurs soeurs et leurs frères aînés de saisir le message.

La société québécoise a besoin d'adultes qui se tiennent debout. Levons-nous!

michel.venne@inm.qc.ca

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2 commentaires
  • Andrée Ferretti - Abonnée 11 avril 2005 07 h 36

    Merci

    Merci infiniment, cher Michel Venne, pour cette analyse et prise de position remarquables par leur justesse et leur fermeté, aussi par le désir de changement qu'il insuffle et l'espoir qu'il survienne, au bout d'une nouvelle lutte menée par des personnes de votre génération et soutenue par des jeunes de plus en plus conscients de l'impasse démocratique où les vieux politiciens plus épris du pouvoir que du bien commun ont conduit notre société et notre peuple en moins de 20 ans.

    Oui, comme vous, chaque fois que je suis invitée à rencontrer nos jeunes dans leur collège, je constate avec bonheur leur réel souci d'un avenir collectif où la justice sociale serait le premier objectif des gouvernants. Je constate également qu'ils comprennent rapidement, lorsque bien expliquée, la nécessité de maîtrise nationale de tous les pouvoirs d'un État libre et indépendant pour instaurer une société qui réponde à leurs aspirations.Bref, contrairement à ce qu'en disent les médias, nos jeunes, et probablement pas seulement nos étudiants, sont en grand nombre politisés, épris de démocratie et de liberté.

    Je profite de ce mot pour vous demander si vous êtes prêts, vous et les intellectuels qui vous entourent, à assumer la lutte politique dans l'arène politique, comme l'ont justement fait ceux dont vous donner les noms dans votre article?
    En toute solidarité et amitié,

    Andrée Ferretti.

  • Joëlle Leduc - Inscrite 11 avril 2005 10 h 28

    Un article qui fait du bien

    Monsieur Vennes,

    Je tenais simplement à vous dire que votre article "Le procès des «old boys»" m'a fait énormément de bien. J'ai été en grève durant 7 semaines et je dois maintenant rentrer en classe déçue de l'entente survenue entre le gouvernement et la FEUQ.

    Le mouvement de grève s'est essoufflé, mais j'espère qu'il a donné naissance à un mouvement de contastion plus large qui grandira en force.

    Votre article me donne espoire qu'il y a quelque part au Québec, des adultes un peu plus vieux que nous qui ont compris le message.

    Ni les bleus, ni les rouges ne m'inspirent confiance, mais si vous vous présentez, j'aurai confiance en vous.