Technologie: Logiciel libre, un écho favorable à une prise de responsabilité

Il semble que la chronique de la semaine dernière sur le logiciel libre vous ait particulièrement interpellés, si j'en crois le nombre de commentaires reçus. Vous avez été nombreux à réagir à cette question: «Vous sentez-vous une responsabilité morale à soutenir d'une quelconque façon le logiciel libre?»

Exceptionnellement, vu la très grande qualité de vos interventions, cette chronique fera une très large place à vos commentaires et reviendra à sa programmation habituelle la semaine prochaine.

Sans trop de surprises, la grande majorité des commentaires provenaient de personnes utilisant déjà le logiciel libre. Si la plupart des répondants ne sont que de simples utilisateurs, d'autres proviennent du milieu des affaires, comme le consultant Fabian Rodriguez qui déclare soutenir avec force et passion le logiciel libre dans le cadre de son travail.

«Depuis quelques mois, en tant que consultant à temps plein proposant des logiciels libres pour la plupart de mes mandats, j'ai adopté quelques habitudes à ce sujet. Pour ma part, mes derniers apports ont été:
- Mozilla Foundation (achat pour environ 300 US$ de matériel promotionnel ainsi que des dons de 50 $ par journée de consultation consacrée à leurs produits);
- SourceForge.net (donateur niveau 1);

PDFCreator — environ 100 $ pour encourager la résolution certains bogues, et 50 $ pour chaque client qui me l'a demandé
- Wordpress — 50 $ à la suite de suite cet article (merci Michel). J'ai d'ailleurs constaté que seulement 179 dons avaient été enregistrés par Paypal (le mode de paiement choisi par Wordpress);
- Ubuntu.com / Debian.org — 50 $ par semaine de consultation consacrée à l'une ou l'autre de ces distributions Linux

Pour l'instant, Mozilla est le principal bénéficiaire de mes dons, car c'est le logiciel qui me fait travailler le plus. Par ailleurs, j'encourage mes clients à faire des dons et à devenir membres de FACIL (www.facil.qc.ca). Ça c'est moins facile. C'est un peu comme manger biologique/organique/équitable/végétarien ... c'est une bonne habitude.»

Donner du temps

De son côté, Erwan, un utilisateur peu fortuné si on en croit ses dires, compense en donnant du temps à la communauté du libre.

«J'utilise de nombreux logiciels libres. Le plus utilisé, pour ma part, est Firefox et son compagnon Thunderbird. Je n'ai pas vraiment beaucoup d'argent, donc je donne de mon temps sur le forum d'aide francophone et je traduis des extensions (pour le fureteur Firefox) quand mon temps me le permet.

Votre billet, et plus spécialement le titre et la dernière partie est le reflet exact de ce que je pense: un don pour les fortunés, et un peu de temps pour les autres; tout le monde a une expérience et peut la faire partager. Le libre n'a pas d'avenir sans communauté.»

Le fureteur Firefox semble d'ailleurs être un point commun à nombre de réflexions sur le sujet du libre. La popularité sans cesse montante de ce concurrent d'Internet Explorer a incité plusieurs utilisateurs, tel Richard Gagné, à prendre conscience que le logiciel libre pouvait être une solution de rechange valable au logiciel propriétaire.

«J'ai commencé à utiliser Firefox en décembre 2004. Je cherchais alors une façon de me débarrasser des fameux pop-ups de publicité non sollicitée. Je peux vous dire que je n'ai pas été déçu et que je n'utilise plus Internet Explorer que pour les sites qui l'exigent. Je me demandais si je devais contribuer financièrement au développement de ces applications tellement supérieures aux produits de Microsoft. C'est donc avec plaisir que j'ai pris connaissance de votre article dans Le Devoir, article que j'ai trouvé particulièrement éclairant sur toute cette question. Comme contribution, j'ai donc décidé de me procurer plusieurs articles de la boutique Mozilla.»

Un frein

Certains, comme Pierre Lesage, voudraient contribuer financièrement à encourager des communautés du libre. Toutefois, le paiement en ligne semble être un frein à cet encouragement.

«Je me suis questionné comme vous à plusieurs reprises, mais je dois avouer que, jusqu'à maintenant, je suis hésitant à transmettre des contributions. Je vous soumets quelques éléments qui alimentent encore ma réflexion comme de la difficulté à payer en dollars canadiens dans de nombreux cas. Même sur des sites d'excellente réputation comme Mozilla où l'on semble disposé à accepter cartes de crédit ou Paypal, la procédure n'est pas claire.

On semble acheminé vers Paypal que je ne désire pas utiliser. J'éprouve un inconfort à m'avancer dans une procédure dont j'ai de la difficulté à m'imaginer d'avance où elle va m'amener et comment elle va le faire;

Bref, je suis plus enclin à l'idée de contribuer au développement dans le cas du logiciel libre (OpenOffice, Mozilla) que dans le cas de certains logiciels gratuits où j'ai eu souvent le sentiment que le montant de la contribution suggérée était élevé.»

À ceci, je me permettrais de répondre à M. Lesage que rien ne vous oblige à donner un montant important. Ce qu'il y a de bien avec le libre, c'est que chacun est libre d'estimer la valeur qu'il accorde à un produit. Si selon vous, la valeur que vous donnez à une suite bureautique libre comme OpenOffice est de 50 $, et que moi j'estime plutôt que sa valeur est de 20 $, nous avons tous les deux raison.

Éduquer

J'ai particulièrement aimé le commentaire de Martin Boisjoly qui, en plus de contribuer financièrement à certains projets en code source libre comme Firefox et Édulinux, estime qu'en éduquant ses proches au libre, son apport aura plus d'impact à long terme.

«Étant un ancien "installateur-configurateur de PC" (lire MS Windows), j'ai offert à ma soeur pour Noël, un PC d'occasion (PII-400) tout frais configuré avec Edulinux 2004, Firefox, les petits haut-parleurs, l'accès à Internet, etc. Elle n'y a vu que du feu et elle me rappelle, à l'occasion, combien elle est aux anges depuis qu'elle utilise cette machine!. J'en prépare déjà un autre pour un de mes beaux-frères, avec Ubuntu (Debian).»

Certains internautes, comme Pierre Lachance, ont choisi de réagir sur leur carnet Web, et non pas par courriel ou par un commentaire sur mon blogue. M. Lachance s'interroge sur la notion même de responsabilité que j'ai soulevée dans ma chronique.

«Le mot responsabilité me semble lourd, car je n'ai jamais eu une poussée de fièvre à faire un don à un scientifique qui a eu l'amabilité de livrer ses découvertes à l'humanité. Je caricature, mais à peine car le monde du logiciel libre n'est pas seulement le produit final qu'est le logiciel (comme Firefox ou autre), mais de la documentation libre, disponible, utilisable, modifiable et redistribuable, une communauté qui aide dans des forums/liste de diffusions/site Web et une philosophie bien différente de celle véhiculée par le logiciel propriétaire.

«Liberté, voilà ce que je respecte. La liberté de contribuer en documentant (ce que je fais grâce, entre autres, LinuxÉduQuébec). La liberté d'aider les utilisateurs par le courriel/liste/forum. La liberté de modifier/redistribuer une application comme WikiNiMST. La liberté de m'inscrire au MandrakeClub ou de faire un don à Wikipedia. Mais je ne considère pas ces gestes comme une responsabilité, car je n'y suis pas obligé, c'est là la différence avec le monde du logiciel propriétaire.

«Oui, pour moi un logiciel libre est plus qu'un exécutable (outil) sur mon poste. C'est de la connaissance. Et pour moi la connaissance appartient à tous. Oui, je contribue de différentes façons au logiciel libre. Oui, j'utilise les logiciels libres. Et non ce n'est pas parce qu'ils sont gratuits.»

Le point de vue du développeur

En conclusion, je m'en voudrais de passer sous silence la réflexion de Berthélémy Dagenais, étudiant en informatique et génie logiciel à l'UQAM, lui-même concepteur de logiciel libre, qui ne peut s'empêcher de réfléchir à ces questions sous l'angle du développeur. Selon M. Dagenais, il apparaît évident que l'on assiste à une remise en question de la profession de développeur logiciel: «Si on ne peut plus gagner sa vie ainsi parce que l'on ne peut plus obtenir une rétribution juste pour le travail qu'on a accompli, le métier devient alors rapidement l'apanage des plus riches ou de ceux travaillant pour les grandes entreprises. La communauté des logiciels libres aura bientôt à se poser certaines questions sinon elle contribuera elle-même à son déclin.»

Toujours selon M. Dagenais, il existe plusieurs façons de diminuer ses goûts et d'augmenter ses revenus avec un logiciel libre. «Des sites comme SourceForge.net offrent une multitude de services gratuits (hébergement Web, ferme de compilation, contrôle des sources) pour les projets de logiciels libres. De plus, il est toujours possible comme il est mentionné dans l'article de souscrire à un programme de dons ou de vendre une documentation plus détaillée ou une version commerciale du produit. La publicité reste d'après mon expérience le moyen le plus répandu d'obtenir un revenu faible, mais durable pour un projet de logiciel libre.»

On peut répondre qu'il restera toujours un marché pour des applications (propriétaires) spécialisées ou plus complexes, mais si le mouvement des logiciels libres a réussi à accoucher d'un système d'exploitation (Linux), il semble alors que ce mouvement soit capable de tout, ce qui est tout de même extraordinaire en soi. (...) J'utilise chaque jour des logiciels libres ou des composants libres que j'incorpore à mes propres logiciels et je me trouve chanceux de vivre à une telle époque.

mdumais@ledevoir.com

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