Médias: Crise des médias, 22e prise

La crise des médias est devenue une discipline en soi. On ne compte plus le nombre de livres, de magazines, de sites Internet qui s'attaquent aux dérives du journalisme et aux errements des médias. Pauvres étudiants en journalisme, qui rêvent d'y faire carrière...

Mais ces critiques en tous genres sont également appuyées par un esprit critique aiguisé chez le citoyen lui-même qui, sur les sites Internet, dans les lettres aux journaux ou dans les sondages d'opinion sur la crédibilité des médias, témoigne de sa méfiance grandissante. Bref, il faudra peut-être revoir le vieux dicton populaire qui décrétait que «si c'est marqué dans le journal, c'est sûrement vrai».

Dernière contribution, ce numéro d'avril-mai de Manière de voir, le bimestriel du Monde diplomatique, intitulé «Combats pour les médias», une centaine de pages qui grafignent de haut en bas l'univers des médias.

Évidemment, quand on parle du Monde diplo, on demeure dans une sorte de gauche bien pensante où certains réflexes sont prévisibles. Dans son introduction générale au numéro, le directeur de la publication, Ignacio Ramonet, trace un bilan déjà connu. La diffusion payante des journaux chute en moyenne de 2 % par année dans le monde, dit-il, à la fois à cause de l'offensive des quotidiens gratuits et à cause de l'expansion d'Internet.

On pourrait apporter quelques réserves à cette affirmation. Les enquêtes sur les quotidiens gratuits sont contradictoires, et certaines données démontreraient plutôt que les quotidiens gratuits font lire des non-lecteurs de journaux. Le débat demeure ouvert.

Quant à Internet, plusieurs études tendraient plutôt à démontrer que les consommateurs d'Internet délaissent d'abord la télévision plutôt que la lecture des journaux, l'écoute de la radio, l'activité physique ou les loisirs.

Mais on sera sûrement d'accord avec le diagnostic voulant qu'Internet crée un environnement qui habitue les consommateurs, et particulièrement les plus jeunes, à considérer que l'information est gratuite. Cette donnée est porteuse de sérieux problèmes pour les journaux. Le 14 mars, le New York Times publiait d'ailleurs un long reportage de Katharine Seelye, Can Papers End the Free Ride Online?, qui expliquait comment les journaux se cannibalisent eux-mêmes avec leur sites Internet, comment les revenus publicitaires commencent à migrer vers Internet, et comment les éditeurs sont coincés, ne sachant plus comment faire payer les internautes habitués à l'information gratuite. Sans parler du fait que plusieurs journaux discréditent leur propre produit en le donnant à droite et à gauche et en vendant des abonnements promotionnels à des coûts ridicules.

M. Ramonet mentionne également les blogues, un engouement qui montre, selon lui, que «beaucoup de lecteurs préfèrent la subjectivité et la partialité assumée des bloggers à la fausse objectivité et à l'impartialité hypocrite d'une certaine presse», affirmation qui mériterait un long débat.

Manière de voir mentionne évidemment la concentration des médias et les dérapages médiatiques des dernières années, dont le manque d'esprit critique lors de la guerre en Irak. Mais M. Ramonet remarque aussi que «de plus en plus de citoyens prennent conscience de ces nouveaux dangers. Ils expriment une extrême sensibilité à l'égard des manipulations médiatiques et semblent convaincus que, dans nos sociétés surmédiatisées, nous vivons paradoxalement en état d'insécurité informationnelle [...] On assiste au triomphe du journalisme de spéculation et de spectacle, au détriment du journalisme d'information. La mise en scène (l'emballage) l'emporte sur la vérification des faits».

Ce constat pourrait être nuancé, mais cette sensibilité du public est incontestable. Un exemple banal, parmi des dizaines: la semaine dernière, alors que quelques rares voix journalistiques s'élevaient pour exprimer timidement l'idée que les médias en faisaient un peu trop autour de la mort du pape, ce sont d'abord les lecteurs qui expédiaient des lettres aux médias pour «varloper» toute cette religiosité.

J'ajouterais que cet esprit critique des citoyens se mesure aussi au succès grandissant de ces nouveaux documentaires indépendants qui vont souvent plus loin que les magazines d'affaires publiques des réseaux de télévision, non seulement les films de Michael Moore mais aussi des titres comme The Corporation ou Control Room.

Faut-il s'étonner alors du développement de tous ces nouveaux organismes indépendants de surveillance des médias? Ignacio Ramonet avait lui-même été un des instigateurs en 2002 de l'Observatoire International des médias, un centre qui veut développer un contre-pouvoir à celui des médias et une «écologie de l'information» pour nettoyer l'information de ses mensonges.

Parmi ces organismes l'incontournable site Internet américain «Mediachannel.org» regroupe plus de 1100 associations dans le monde et propose des analyses, des débats, des reportages critiques sur le monde des médias, Il compte parmi ses collaborateurs un type aussi réputé que Walter Cronkite. Le slogan de l'organisme? «Alors que les médias surveillent le monde, nous surveillons les médias»!

pcauchon@ledevoir.com

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1 commentaire
  • Benoît Bélanger - Inscrit 11 avril 2005 12 h 22

    Le journal numérisé:une approche intelligente qui favorise la démocratie

    Votre article, M.Cauchon,appelle plusieurs commentaires,mais je me limiterai à ceux-ci.

    1) Cette nouvelle approche quotidienne de satisfaire notre curiosité pour l'actualité locale ou internationale offre également au citoyen la possibilité de réagir immédiatement à la lecture d'un édito comme je le fais en ce moment;

    2) Cette nouvelle approche n'est pas ouverte uniquement aux générations plus jeunes qui, en passant semblent avoir beaucoup de difficulté à rédiger convenablement leurs textes, mais également aux dinosaures dont je suis !

    3) Cette nouvelle approche constitue enfin une autre façon de contribuer à la sauvegarde de nos forêts.