Tranches de vie

Tirant profit des leçons que procure l'actualité, un conjoint dont on raconte que le couple «pourrait aller mieux, pas de doute là-dessus» a demandé et obtenu cette semaine que sa personne entière, corps et âme, soit frappée d'un interdit de publication.

«Ça évite pas mal de chicanes», a déclaré sous embargo l'homme peu après que son épouse lui eut demandé «à quoi tu penses?» au moment où il pensait à autre chose que ce à quoi il pensait que celle-ci eût souhaité qu'il pense, en l'occurrence elle, ou leur relation, ou les deux. Comme il ne pouvait ni dire la vérité ni mentir — en répondant, par exemple, «à rien», une valeur sûre dans les circonstances —, il a simplement émis un vague «hmmm?».

Un peu plus tard, il s'est prévalu de la même ordonnance pour refuser de préciser quand il réparera cette foutue rampe d'escalier qui est brisée depuis deux ans et qu'un beau jour quelqu'un va se faire mal ou même se tuer et il sera trop tard pour brailler. «En fait, je n'ai aucune intention de m'y mettre de sitôt, mais je ne peux pas le reconnaître sous peine d'outrage au tribunal. J'ai donc dit que j'allais y penser, ce qui n'est ni vrai ni faux, et il est terriblement difficile de prouver le contraire», a-t-il relaté, mais on ne peut pas le rapporter.

Le conjoint a néanmoins convenu que l'interdit de publication présente l'inconvénient de multiplier les rumeurs à son sujet, les plus récentes étant qu'il va régulièrement aux danseuses, qu'il flôbe sa paie dans les vidéopokers, qu'il fourre l'impôt et qu'il mange mal. «Les gens sont jaloux», a-t-il observé off the record. «Eux aussi aimeraient être obligés de ne pas révéler qu'ils sont juste des maudits pas bons.»

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Ayant pris connaissance des résultats d'un sondage qui montre que les libéraux de Jean Charest atteignent des sommets d'impopularité avec 71 % d'insatisfaits, un électeur éclairé s'est dit d'avis que les gens ont le gouvernement qu'ils méritent, mais pas lui.

«Ça, pour se plaindre, il y a toujours du monde pour se plaindre», a fulminé le monsieur, «mais où donc étaient ces crétins quand ils avaient la chance de voter pour quelqu'un d'autre? Je suis toujours fasciné par la volonté des citoyens de gueuler que le gouvernement est pourri tout en refusant du même souffle d'avouer que ce sont eux qui l'ont élu.»

L'électeur s'est dit consterné par le fait que ses contemporains croient encore aux promesses électorales et soient influencés par les slogans des partis, conçus par des spécialistes publicitaires dont le travail consiste à trouver de jolies tournures pour raconter des menteries au monde. «Ils disaient qu'en dedans d'un an, il n'y aurait plus de file dans les urgences. J'veux dire, come on. Moi-même, je crois à un paquet d'affaires, mais je ne peux pas croire à des promesses électorales», a-t-il relaté.

Cela étant, l'électeur a reconnu avoir voté pour les libéraux lors des dernières élections, mais pas pour les raisons idiotes qui ont motivé les autres. «J'ai voté libéral parce que je suis un libéral. Je ne me pose pas de questions à tous les quatre ans, moi. J'épouse les valeurs libérales, même si je n'ai aucune idée de ce que ça signifie. J'ai toujours voté libéral, et je voterai toujours libéral. Parce que. Je ne suis pas une girouette comme tous ces imbéciles, moi. C'est pour ça que les gens ont le gouvernement qu'ils méritent, mais pas moi. Ils méritent qu'on leur monte le même bateau après les élections qu'avant. Mais moi, je n'ai jamais cru aux balivernes des candidats. J'ai voté par conviction», a-t-il déclaré.

De la même manière, l'électeur, en dépit du scandale des commandites, appuiera les libéraux fédéraux au prochain scrutin. «Je suis un libéral. Et puis, les autres sont tous des menteurs», a-t-il conclu.

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Un jeune fervent du septième art a déclaré que les gens qui faisaient la queue pendant plus de 24 heures à Rome pour rendre hommage au pape n'avaient «pas rap».

«Man, attendre de même pour voir un cadavre de proche pendant cinq secondes, man, fucké man. Y font quoi pendant ce temps-là?», a-t-il demandé.

Le jeune homme, qui se dit membre de la génération qui veut tout tout de suite et ne peut s'imaginer passer plus de cinq secondes sans faire deux choses à la fois, a formulé ce commentaire pendant qu'il attendait à la porte du cinéma de Los Angeles qui projettera en premier le film Star Wars Episode III — Revenge of the Sith. La queue a commencé à se former cette semaine alors que le long métrage sera présenté le 19 mai.

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Les États-Unis d'Amérique exigeront dorénavant que les ressortissants canadiens désireux de pénétrer sur leur territoire soient munis d'un passeport en règle, ont annoncé l'autre jour les États-Unis d'Amérique.

La nouvelle a suscité un assez percutant éclat de rire au Canada puisqu'au même moment la vérificatrice générale Sheila Fraser faisait savoir qu'à peu près n'importe quel zigoto peut obtenir comme ça un passeport canadien.

Les États-Unis d'Amérique ne se sont cependant pas offusqués de la réaction canadienne parce qu'ils n'ont rien à cirer du Canada et n'ont pas la moindre calvette d'idée de ce qui s'y passe et ne veulent pas le savoir anyway.

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Trois individus qui soutiennent qu'ils aiment les gens n'ont pu expliquer, en entrevue, pourquoi ils se comportent comme s'ils étaient seuls au monde dès qu'ils sont en public.«Moi, j'essaie d'entrer dans le wagon dans le métro avant que les autres n'en soient sortis, je gêne la circulation en me carrant dans la porte neuf stations avant de débarquer et j'essaie, chaque fois que c'est possible, de rester plantée au milieu d'un endroit très passant, mais je ne sais pas pourquoi puisque j'adooore l'humanité», a déclaré une dame.

«Moi, a renchéri un homme, j'émets des commentaires au cinéma, je passe la tondeuse à 7h du matin et je ne ramasse pas les crottes de mon chien, un comportement qui m'étonne puisque j'ai énormément de respect pour mes voisins.»

«Pour ma part, a dit un troisième, je tutoie tout le monde au premier contact, je leur parle de trop près et je n'écoute absolument pas ce qu'ils me disent. Pourtant, je suis un humaniste grégaire.»

jdion@ledevoir.com

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