Un grand pape pour son Église

Aux morts qu'on ne connaît pas personnellement, on ne doit que le respect. Le respect pour leur agonie, le respect pour leur disparition. Voilà un être humain de moins sur la Terre. Quand c'est une personne connue, puissante ou influente qui meurt, on doit bien sûr souligner la perte (s'il en est une), la perte pour l'organisation qu'elle dirigeait, le pays, la famille, les fans. La mort n'est pas le temps des règlements de comptes avec celui qui part, ni celui du mensonge admiratif. La mort ne doit surtout pas servir de prétexte à un délire médiatique admiratif et glorifiant qui travestit à la fois la personne et les faits. Les morts, même les plus orgueilleux, ne demandent pas qu'on mente en leur nom.

C'est pourtant ce que Radio-Canada a fait durant une semaine, attachant son besoin de cotes d'écoute à l'agonie puis à la mort de Jean-Paul II, toutes deux si habilement mises en scène et exploitées par le Vatican. Des heures et des heures de commentaires, des heures d'images inutiles, des jours de télévision sans aucun objet, sinon que de participer à une sorte de publireportage destiné à transformer un pape ultraconservateur en visionnaire et une Église à la dérive en phare de l'humanité.

Ce fut un homme fascinant. Il faut le dire. Jeune, il écrivait de la poésie et du théâtre. Il s'adonnait aux sports les plus périlleux. Il parlait toutes les langues de la planète. Il embrassait le sol des pays où il atterrissait, même les sols les plus pauvres. Il rapprochait les religions, s'excusait auprès des Juifs. Quel personnage. Effectivement.

J'ai rencontré le pape au Rwanda, dans la ville de Ruhengiri. Une femme agonisait sur un matelas miteux posé devant sa propre maison dont elle avait été expulsée par ses fils. Elle était sidatique, faute d'avoir eu recours à un condom. Elle égrenait un chapelet et marmonnait des Ave Maria entre deux crachats de tuberculeuse. Deux petites religieuses rwandaises la consolaient de sa mort à venir. Son visage était une ruine, et Jésus se serait précipité vers elle pour lui demander pardon de ne pas avoir été là pour lui donner un condom. Mais Jésus était absent. Le pape était passé au Rwanda quelques mois plus tôt. Il avait expliqué au nom de Jésus que le condom était une oeuvre du diable. Il avait aussi dit que les femmes violées ne peuvent pas avorter. Il avait aussi expliqué qu'il fallait lutter contre la pauvreté mais que ceux qui contrôlaient les naissances souffriraient éternellement en enfer. Je cherchais Jésus, le Fils de Dieu, dans toutes ces paroles, ces ordonnances, ces règles, ces encycliques, mais je ne le trouvais pas. Je ne découvrais, n'entendais que le dogme que martelait cet homme si sympathique qui trouvait normal que des humains meurent pour que soit assurée la pérennité du dogme inventé par son Église.

J'ai laissé la dame mourir sans caméra et suis retourné à la clinique de prévention du sida, qui était animée par un père blanc belge. Il distribuait des condoms sans égard aux admonestations papales. À la blague, je lui ai dit qu'il était un grand pécheur. Il n'a même pas sourcillé et m'a calmement répondu avec un léger sourire qui m'habite encore: «Je préfère mourir avec les pécheurs que de ne pas être humain.» Entre l'enfer et Jean-Paul II, il avait choisi l'enfer.

Un correspondant de Radio-Canada lui a même attribué la chute du mur de Berlin. Oui, le pape a lutté contre le communisme. C'est normal, il était catholique. Mais ce sont des gens ordinaires, des millions d'entre eux, des protestants, des juifs, des athées, qui ont dit non au totalitarisme soviétique et qui sont descendus dans les rues. Mais à la même époque, ce pape écartait et menaçait d'excommunication tous les théologiens réformistes, les prêtres qui luttaient contre les dictatures soutenues par l'Opus Dei, son bataillon chéri. Il tançait Mgr Romero et tous les autres qui s'opposaient aux régimes catholiques et oppressifs de l'Amérique du Sud et de l'Amérique centrale. À la même époque, quand Rome dénonçait les abus du communisme, Rome priait avec Augusto Pinochet.

On n'a pas cessé de nous rappeler durant ces dix jours sa lutte incessante pour les droits de l'homme. Oui, en théorie, son discours a toujours été généreux, inclusif et empreint de sollicitude pour les faibles et les démunis. Mais quel silence sur les droits des femmes! Dans les pays pauvres, c'est l'anathème contre le contrôle des naissances et tous les moyens de contraception qui condamne des millions de femmes à la pauvreté. En 1989, les Polonaises jouissaient de droits relatifs à l'avortement qui étaient à l'avant-garde de l'Europe. Depuis que la liberté leur est tombée dessus, les femmes polonaises ont vu l'Église imposer l'adoption de lois si restrictives que la Pologne se retrouve maintenant en queue de peloton dans ce domaine en Europe. Et je ne parle pas de la moitié de l'humanité, qui ne jouit d'aucun droit dans cette Église où les femmes sont des fidèles de seconde classe, juste bonnes à laver les burettes et à ranger les chasubles et les mitres.

Oui, les commentateurs ont raison. Ce fut un grand pape, un grand pape pour son Église. Comme on dit dans les pages financières, il a redressé la situation de son organisation, il a amélioré son image de marque et accru sa visibilité. Pour cela, pour cette détermination, il faut admirer son bilan. Pour le reste, il faut bien reconnaître qu'il a érigé une Église complètement coupée de la vie et de la douleur quotidienne de ses fidèles.

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3 commentaires
  • Guimont Rodrigue - Inscrit 9 avril 2005 11 h 44

    Un grand sportif devant Dieu et les hommes

    J'ajouterai également que Carol Votyla était un grand sportif, jeune il aimait le grand air, le camping et les voyages en canot. Pape, il aimait les randonnées pédestres dans les sous-bois, mais que son loisir préféré restait sans contredit la béatification (près de 1400) et la canonisation (482). Aucun pape n'a autant canonisé et béatifié, et cela sans attendre les authentifications indispensables comme preuves de sainteté, i.e. les nécessaires miracles, que d'aucuns et d'aucunes diront ne plus être nécessaires aujourd'hui.

    J'ajouterai également que le pontificat de Jean Paul II commença dans le tapage du scandale de la Banco Ambrosiano. On se rappellera le court pontificat de 33 jours de Jean Paul I mort (sans autopsie) au moment même où il demanda une enquête sur ce soi-disant scandale. J'ajouterai pour terminer que «santo subito presto» Saint Jean-Paul II le Grand, deviendra dans un assez court laps de temps le 34ième Docteur de l'Église, le titre de Père de l'Église n'étant plus conféré depuis le XVIIième siècle.

  • Gilles Beaudet Maison Marie-Victorin - Inscrit 9 avril 2005 20 h 38

    Courtemanche à courte vue.

    "Et je ne parle pas de la moitié de l'humanité, qui ne jouit d'aucun droit dans cette Église où les femmes sont des fidèles de seconde classe, juste bonnes à laver les burettes et à ranger les chasubles et les mitres. "

    Gil Courtemanche peut-il énumérer les "Droits" qui existent dans l'Église ? Il n'y a pas de droits pour les femmes ou pour les hommes; il y a la liberté pour tous, une liberté qui se fonde sur l'amour évangélique né et s'épanouissant dans les coeurs. Si on ne comprend pas cela... on est à côté de la plaque et on déblatère (pour ne pas dire on bave) à bouche que veux-tu. Courtemanche êtes-vous membre de l'Église? avez-vous le coeur à Jésus-Christ ? Il me semble un peu embrumé par quelque fumée qui n'est pas de l'encens.

    Lisez la vie de sainte CAtherine de Sienne, lisez la vie de Thérèse d'Avila, et de mille autres femmes dans notre Église catholique. Si vous ne reconnaissez pas que ces femmes ont été libres de la liberté des enfants de Dieu, vous êtes à plaindre, pour dire le moins. Vous vous laissez impressionner par la quête de pouvoir de quelques discours féministes à tous crins (!).

  • Michèle Bernard - Abonnée 10 avril 2005 09 h 34

    Merci !

    Belle et intelligente sythèse. Cele me fait du bien, après des heures et des heures de retour à une mentalité "d'enfant de choeur" comme le dit si bien Dany Laferrière.

    Encore merci.

    Michèle Bernard