Une intense semaine

Existe-t-il une telle chose qu'un gavage d'informations? Il faut croire que oui si on se réfère au traitement médiatique de la mort de Jean-Paul II. Il y a des décès, comme celui du pape, qui sont des révélateurs extraordinaires des sociétés et des êtres. N'est-il pas incroyable que cet Occident laïcisé, où les catholiques pratiquants sont tous minoritaires, se soit enflammé de la sorte en soumettant sa population à une couverture médiatique de tous les instants?

Que représente donc ce pape, visionnaire sur le plan politique et immobiliste en matière de morale, pour justifier pareil phénomène? La culture du pape, la langue dans laquelle il s'exprime, sont à mille lieues de celles auxquelles adhèrent les Occidentaux. Notre monde moderne impose une rationalité, déraisonnable diront certains, qui exclut les références à l'au-delà, un monde qui a remplacé Dieu par des gourous locaux et qui assure le triomphe du droit individuel absolu sur l'appartenance à une institution universelle, organe définisseur de morale, telle l'Église. Mais il existe une autre institution universelle qui impose sa hiérarchie des valeurs, et c'est le système médiatique lui-même. C'est donc dire que les responsables des médias ont décrété la prédominance suprême de la mort du souverain pontife sur tout autre événement. En ce sens, la Terre a semblé s'arrêter. Alors, raison de plus pour se questionner. Qu'a donc incarné Jean-Paul II?

***

L'Occident a réussi le meurtre du père, c'est-à-dire qu'il a déboulonné, pour toutes les raisons du monde, la statue de l'autorité paternelle, patriarcale, machiste. La culture masculine a perdu du terrain au profit d'une culture, appelons-la féminine faute de mieux, celle qui glorifie les émotions, l'intimité et la conciliation plutôt que l'affrontement et l'épanouissement de soi au détriment de l'altruisme. Jean-Paul II décrétait, proclamait, réunissait, excluait au nom du Père et en tant que Saint Père. Jean-Paul II, chef charismatique, se situe dans la tradition contemporaine des Churchill, Adenauer et de Gaulle, pour ne parler que de l'Europe. Ces hommes combattants de la liberté et définisseurs eux aussi d'une morale se sont battus sans crainte et sans remords. Jean-Paul II commandait l'admiration par ce même courage, rare de nos jours, et par la même authenticité dans ses convictions, une autre rareté en ce monde d'adaptabilité et de compromissions généralisées. Est-ce nostalgie d'un temps révolu de la part de ces foules? Est-ce émotivité médiatique que ces témoignages toutes classes sociales, toutes générations, toutes religions et toutes origines confondues? On a assisté cette semaine au retour momentané du culte de l'image du père. En effet, qu'on le veuille ou non, ils sont fort nombreux, les orphelins de père en ce début de XXIe siècle.

La mort de Jean-Paul II, et il fallait s'y attendre, a permis aux adversaires de l'Église mais aussi à tous ceux que rebute sa doctrine morale de crier haut et fort leur indignation. Jean-Paul II est né Karol Wojtyla en 1920 en Pologne. Son conservatisme moral s'est nourri de la culture de son pays et de son époque. L'assurance avec laquelle il a toujours condamné la contraception, l'avortement, le célibat des prêtres, le divorce et l'homosexualité a blessé aussi sûrement que ses positions elles-mêmes. Celles-ci sont discutables, sauf apparemment pour le pape et son entourage romain. À preuve, la discrétion de l'Église du Québec et la tolérance d'une partie de son clergé sur ces questions. Dans l'optique papale, la sacralisation de la vie ne supporte aucune exception. On a eu le sentiment au cours de cette semaine que l'opinion mondiale appréciait chez Jean-Paul II son absence totale de volonté de plaire aux foules. En son temps, en 1940, Churchill avait dit aux Britanniques qu'il n'avait que de la sueur, du sang et des larmes à leur offrir. Le pape ne disait jamais ce que les gens voulaient entendre. La bien-pensance moderne ne l'effleurait guère. Certains incroyants le respectaient pour cela aussi.

La lamentable saga des commandites illustre l'immoralité de notre monde. Elles sont rares aujourd'hui les figures charismatiques pour qui l'argent n'est pas un veau d'or et qui réclament toute leur vie durant plus de justice sociale et plus de spiritualité. Le pape, lui, n'était pas «achetable». Et contrairement aux idéologues qui ont fini, comme Castro, par imposer leur tyrannie et mettre les poètes en prison, Jean-Paul II n'a jamais forcé personne à penser comme lui. À preuve: la majorité des catholiques occidentaux qui font fi de la morale officielle de l'Église tout en continuant de pratiquer leur religion. Jean-Paul II traçait la voie, proposait un idéal de vie qu'il tentait lui-même d'atteindre. Tous ceux qui l'ont accompagné pendant cette longue semaine éprouvaient sans doute une nostalgie pour un guide spirituel et moral, un anachronisme de nos jours.

denbombardier@videotron.ca

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1 commentaire
  • Gilles Beaudet Maison Marie-Victorin - Inscrit 9 avril 2005 10 h 53

    Ereur syntaxique ? ou quoi ?

    "L'assurance avec laquelle il (Jean-Paul II) a toujours condamné la contraception, l'avortement, le célibat des prêtres, le divorce et l'homosexualité a blessé aussi sûrement que ses positions elles-mêmes. Celles-ci sont discutables, sauf apparemment pour le pape et son entourage romain."

    Je cite ces quelques lignes du texte de Denis Bombardier dans Le Devoir du samedi 9 avril, elle ne peut pas dire que Jean Paul II a toujours condamné le "célibat des prêtres"; c'est sans doute un lapsus, ou j'ai mal lu.