Du reportage jusqu'à la télé-variété

Le temps des sucres décline tranquillement, mais le plus gros beigne dans le sirop est encore devant nous. En effet, dès le 22 avril, Alliance Atlantis Vivafilm lance Le Survenant sur plus de 80 écrans québécois. Réalisé par Érik Canuel (Le Dernier Tunnel, Nez rouge), produit par Vision 4, commandité par Bell, le remake du classique de Germaine Guèvremont (paru en 1945) nous arrive précédé d'une tempête médiatique colossale (publicités, affichage, etc.) produite au coût de 1,2 million de dollars — tirée d'un budget global de 6,5 millions.

De quoi faire grincer des dents André Forcier, dont le plus récent film, Les États-Unis d'Albert, n'a même pas eu droit à une bande-annonce, encore moins à une campagne publicitaire digne de ce nom. De toute évidence, après avoir misé son va-tout sur Nouvelle-France, le distributeur Christal Films trouve plus prudent de ne pas investir dans la promotion du film d'André Forcier que de courir le risque d'y croire.

À Flash mardi, où je me suis arrêté en zappant, j'ai été interpellé par la bouille du réalisateur d'Au clair de la lune. Les cheveux en bataille, l'air fatigué, dans la boule du micro qui lui faisait un nez de clown, celui-ci pestait contre ceux qui dénigrent le cinéma d'auteur, et du même souffle contre les blockbusters québécois lancés à si grands frais que leur succès au box-office est un leurre comptable.

Ironiquement, tandis que le public des premières assistait lundi soir à l'Impérial à la première des États-Unis d'Albert, le public de seconde, resté à la maison, avait droit en guise d'amuse-bouche à un «documentaire» d'une heure consacré au Survenant. Une infopub, disons plutôt, produite et diffusée par Radio-Canada — qui en d'autres temps s'abstient de présenter du documentaire à heure de grande écoute, me faisait remarquer cette semaine le cinéaste Philippe Falardeau (La Moitié gauche du frigo). «En quelques années, dit-il, les télés, Radio-Canada en tête, ont travesti le sens du mot "documentaire" en l'employant pour désigner n'importe quoi, du reportage jusqu'à la télé-variété. The Corporation, War Photographer, Être et avoir... tous ces grands films documentaires arrivent rarement, sinon jamais, sur les ondes de Radio-Canada en heure de grande écoute. Ils ne font pas le poids face aux coulisses de Louis-José Houde ou encore face aux pirouettes promotionnelles des distributeurs de films qui camouflent leurs publicités sous des airs de "making-of" sans envergure ni point de vue.»

Pour ma part, à l'heure où on s'interroge sur la mission de nos télévisions publiques, je trouve gênant que Radio-Canada (qui a d'ailleurs acquis les droits de diffusion du Survenant et investi, en amont, dans la production du film) se prête à ce jeu promotionnel offert tout à fait gratuitement au client. Sur les traces du Survenant, en effet, était financé par Radio-Canada à même son programme de soutien au cinéma d'ici — 12 millions sur trois ans, dont le quart est consacré exclusivement à la promotion. Si bien que cette fenêtre promotionnelle, dont la fonction consiste moins à informer les spectateurs potentiels qu'à gonfler artificiellement ses attentes, n'a pas coûté un sou à Alliance, exception faite des frais engagés pour l'embauche d'un réalisateur chargé de glaner sur le plateau les images destinées à ce «making-of».

«Radio-Canada n'accepterait pas de faire ce genre d'émission s'il n'y avait pas un angle intéressant pour son public», soutient Patrick Roy, vice-président chez Alliance. Celui-ci défend par ailleurs cette formule, éprouvée également au moment des sorties de Ma vie en cinémascope et de Séraphin: «On s'élève au-dessus de l'infopub, d'autant qu'on n'a aucun droit de regard sur le contenu.»

Nul besoin d'y voir quand les intérêts de l'un et de l'autre sont si magnifiquement soudés autour de cette idée qu'il faut que le film marche. Mais l'intérêt de Radio-Canada est plus subtil. Je l'ai compris en lisant les propos du patron de la chaîne, Mario Clément, qui faisait remarquer cette semaine qu'un film arrive au petit écran 27 mois après sa sortie en salle. Dans l'intervalle, il a été vampirisé par les marchés de la télé payante et du DVD.

Si bien que, pour récupérer sa mise sans se contenter des miettes, Radio-Canada ne voit pas d'autre solution que celle de gonfler la baudruche et de vendre de l'espace publicitaire pour une émission qui ne fait que ça. C'est plus facile lorsqu'un gros client tel que Bell commandite le film. C'est plus simple, aussi, quand personne n'a encore vu ledit film et qu'il est encore temps de parier sur son succès.

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Fermez les yeux et imaginez la scène: une lumière aveuglante dans les yeux, Jean-Nicolas Verreault, assis devant un journaliste, répète «pour la centième fois: je suis le Survenant mais je ne suis pas Jean Coutu».

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Pour en revenir au documentaire, le vrai cette fois, le compositeur Robert Marcel Lepage (Roger Toupin, épicier variété, La Vie à Ducharme) sera le centre lundi soir d'une projection-débat intitulée Musique et documentaire: comment accompagner le réel?. Organisée dans le cadre des Lundi du doc (chapeautés par les RIDM), la rencontre, qui a lieu au Cinéma ONF à 20h, sera soutenue par des extraits de films illustrant la méthode, la conception et le savoir-faire de Lepage en matière de création musicale destinée au documentaire. Ça commence à 20h et les billets, au coût de 7 $, sont disponibles à l'entrée.

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