Marilyn à l'opéra

Lundi soir dernier, sur la Main, j'ai célébré mon initiation au technOpéra. Techo quoi? se demanderont certains lecteurs. Sachez que le même brouillard occupait mon esprit avant mon entrée dans les locaux de la SAT (Société des arts technologiques), pas loin du Monument-National.

Invitée à ce spectacle? Pas vraiment. Plutôt entraînée par une amie enthousiaste, qui me disait: «Tu vas voir! C'est étonnant.»

Bon! La faune était surtout punkie, très jeune, avec les carrés rouges des grèves étudiantes épinglés aux manches. On a pris place sur des chaises droites devant les consoles des DJ, chanceuses d'avoir trouvé des sièges. Plusieurs allaient subir la station debout. Il y avait foule au portillon.

On venait voir un show trash inspiré de l'opéra Didon et Énée d'Henry Purcell, façon pop art. Rien de moins. Alors, trois écrans grouillaient d'images avant même le début du spectacle: le visage de Marilyn vu par Andy Warhol, des taches, des ondes, des scènes captées de notre assistance sur fond de musique techno.

Depuis septembre, le lundi précédant l'inauguration d'un nouvel opéra, un spectacle parallèle est orchestré par la SAT et l'Opéra de Montréal. Ni les locaux, ni l'ambiance, ni le show n'ont grand-chose à voir avec ce qu'on connaît de l'art lyrique et de ses temples.

Parlons plutôt de variations éclatées sur un thème convenu. Avec un public qui réagit plus bruyamment. Et des chanteurs qui s'amusent à expérimenter de nouveaux registres. Lundi, ça levait vraiment.

On en est au cinquième technOpéra. Le concept, né ici, est encore en rodage. Chaque fois, des créateurs différents s'y frottent avec des résultats inégaux. Paraît que je suis bien tombée et que certains directeurs artistiques s'éloignaient trop du thème, les autres fois. Pas Mïka, compositeur techno qui aime l'opéra et mariait lundi les extrêmes avec un bonheur évident.

Pas de pub pour ces spectacles-là, mais leur clientèle cible — les abonnés de l'Opéra de Montréal entre 18 et 30 ans — invite des amis. Les membres de la SAT s'y pointent. Des badauds se glissent dans l'assistance, ni vu ni connu. Le bouche à oreille fait le reste.

Au début de la soirée, Pierre Vachon, conférencier rédacteur à l'Opéra de Montréal, a replacé l'oeuvre de Purcell dans son contexte. De sa belle voix, il a abordé les lendemains de la guerre de Troie, le naufrage d'Énée à Carthage, son coup de foudre pour Didon, la reine des lieux, leur destin tragique.

Au XVIIe siècle, Purcell a tiré des affres de leurs amours antiques des accents hautement déchirants, montrant la musicalité de la langue anglaise, réputée non soluble dans le bel canto.

Mais lundi, avec écrans et danses modernes, la chute de la reine se collait plutôt aux années 60. Énée chantait le blues, les danseurs remuaient aux rythmes du mambo et du twist et la cantatrice en rose arborait une perruque blonde. Didon avait pris les traits de Marilyn. «La reine de Carthage a été victime de sa célébrité. D'où le lien avec la Marilyn des années 60», de commenter Pierre Vachon.

L'idée des tehnOpéras a germé dans le cerveau de David Moss, le directeur général de l'Opéra de Montréal.

Un projet-pilote s'est arrimé aux 25 ans de l'Opéra de Montréal. But de l'exercice: offrir aux jeunes abonnés un cadre social, greffer un volet éducatif autour de l'opéra lancé, provoquer interaction et étincelles entre deux univers créatifs.

«Les grandes institutions doivent se ploguer sur l'underground», m'assure David Moss, vraiment convaincu.

Comme l'ensemble des arts classés à tort ou à raison élitistes, l'opéra veut courtiser de jeunes publics, devenant contorsionniste pour les besoins de la cause.

Après tout, l'art lyrique était déjà un amalgame de plusieurs disciplines. Né d'un berceau métissé, bâtard à sa naissance, désormais honorable, chouchou des dames à perles et des riches financiers. Funeste destin! Les dames à perles sont une espèce en voie d'extinction, de toute façon. Et les riches financiers n'ont plus le style d'hier.

«On doit démystifier cette forme d'art», scande David Moss. Vrai! Même qu'il y a urgence en l'auguste demeure.

Au début du millénaire, l'Opéra de Montréal a instauré une formule d'abonnements à rabais pour les 18-30 ans. En quatre ans, cette clientèle d'abonnés passait de 340 à 1800.

Ç'a décollé pour toutes sortes de raisons. Une relève d'interprètes, les stagiaires de l'Atelier lyrique de l'Opéra de Montréal — ceux-là mêmes qui chantent «le vrai» Didon et Énée au Monument-National — viennent donner de nouvelles voix à notre bel canto. David Moss trouve que le caractère multimédia de l'opéra l'inscrit dans le contexte contemporain, profondeur en sus.

De fait, le genre a repris de la vogue. Le cinéma multiplie les films-opéras. Sur les scènes, bien des opéras ont modernisé leurs décors, joué d'humour, misé sur l'audace. Des cinéastes, des dramaturges réputés, Robert Lepage, François Girard, Atom Egoyan et compagnie, ont tâté de la mise en scène d'opéra et se sont piqués au jeu.

En mai, il y aura un autre technOpéra autour de Carmen de Bizet. L'an prochain, trois autres sont au programme avec de nouveaux créateurs et des portes ouvertes au grand public.

L'opéra va demeurer l'opéra, mais les ponts pour y accéder doivent changer. Comme pour tous les arts trop longtemps confinés dans des chapelles d'amateurs, dont se sentait exclu le grand public intimidé. Sinon snobé ou raillé, quand il s'y pointait le nez. Suffit!

Aujourd'hui, ces arts-là sont liés à un renouvellement de clientèle. Leur survie est en jeu. Heureuses initiatives de mariages divers! Alors oui, on vous encourage, ô directeurs d'institution, à emprunter des voies royales et des chemins de traverse: ouvrez vos cénacles, prenez les analphabètes de vos arts par la main, chantez sur de nouveaux rythmes. Invitez la foule à vos opéras, à vos concerts, à vos vernissages. Et par ici l'air frais des technOpéras!

otremblay@ledevoir.com

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