Les papes ne suivent pas les modes

Je fais partie d'une génération qui n'a guère été exposée au message de l'Église. Loin de la Grande Noirceur qu'on m'a racontée, je n'ai à peu près jamais croisé d'hommes en soutane. J'ai dû, en tout et pour tout, assister à trois ou quatre cours de religion à l'école, et personne n'a plus eu l'idée de m'amener à la messe dès que j'ai eu l'âge de huit ans. Les prêtres que j'ai rencontrés par la suite avaient plutôt l'air de s'excuser d'exister.

Je suis un enfant de ce que le philosophe français Marcel Gauchet nomme si joliment le «désenchantement du monde». C'est pourquoi je souris toujours en entendant parler de l'autoritarisme de l'Église, de son pouvoir absolutiste et de ses injonctions. J'ai chaque fois l'impression qu'on me raconte un film de série B que je n'ai pas vu. Je me demande bien de quelle Église on parle. De celle d'hier, probablement. Peut-être même pas. En tout cas, pas de celle que j'ai connue ou, plutôt, que je n'ai pas connue puisque cette Église se manifeste depuis au moins 40 ans par son retrait de la vie publique et sociale.

***

Il y a quelques mois, l'Europe écartait toute référence à ses origines chrétiennes dans son projet de Constitution. La voilà qui se passionne pour la mort d'un pape, pas pour celle d'un mufti ou du dalaï-lama. On peut se demander si les foules rassemblées ces jours-ci à Rome, Paris et Montréal n'y sont pas au fond pour dire adieu à une religion qui quitte lentement toutes les sphères de cette société qu'elle a pourtant inventée. À une religion qui est la plupart du temps décriée, ridiculisée, quand on ne lui impute pas tous les crimes du monde.

Je n'ai jamais compris pourquoi, 40 ans après la Révolution tranquille, persistait au Québec une colère sourde contre un catholicisme pourtant retranché dans ses derniers quartiers. J'ai nombre d'amis pour qui l'héritage judéo-chrétien apparaît aujourd'hui comme une véritable honte. Le pire, c'est qu'ils en sont les plus purs produits.

Personne mieux que Jean Larose, ce «non-croyant pratiquant», n'a mieux défini ce qui fait la singularité de l'héritage catholique. «Il aura fallu moins de 2000 ans pour que, le Verbe s'étant fait chair, le christianisme accouche du sujet moderne: une volonté libre, responsable et "humaine". L'idée d'humanité est en effet venue de là, avec celle d'égalité entre les sujets, qui découle en principe de l'universalité du salut.» De là à penser que la chrétienté a inventé la démocratie et les droits de l'homme, il n'y a qu'un pas qu'on est justifié de franchir.

Cet héritage judéo-chrétien, Karol Wojtyla s'en est revendiqué plus que n'importe qui. Il s'en est d'abord servi pour combattre les deux totalitarismes, qui laissent encore une plaie ouverte dans le siècle: le fascisme et le communisme. C'est parce qu'il avait compris les racines du fascisme que Jean-Paul II combattit la barbarie communiste à laquelle se résignait pourtant une Europe complaisante. Il en tirera un culte de la vie qu'il opposera à tous les artifices de la raison prêts à justifier la mort.

C'est le même héritage qu'a invoqué ce pape polonais pour forcer les catholiques à renouer avec leurs racines juives. Nous sommes tous fils d'Abraham, disait-il. Le repentir de l'Église à l'égard de la persécution des Juifs, symbolisée par sa visite à la synagogue de Rome en 1986, est un geste historique gigantesque qui rompt avec une tradition vieille de plusieurs siècles.

À l'échelle de l'histoire, ces deux audaces — auxquelles il faut ajouter l'affirmation de l'impérative nécessité des droits de l'homme — suffisent à elles seules à reléguer dans la marge les polémiques sur la contraception, l'homosexualité et l'avortement. Avouons-le, cet homme — très influencé par les philosophes personnalistes qui ont formé les pères de notre Révolution tranquille — était un mystique qui se passionnait pour les grandes questions politiques et philosophiques plus que pour l'évolution complexe de la sexualité moderne, qui est surtout le fait des pays riches.

On peut juger, comme moi, que le pape, dans ses enseignements moraux, n'avait pas à se mêler de contraception, surtout face au drame du sida. Qu'il aurait pu comprendre le rôle que veulent jouer les femmes dans l'Église et faire preuve d'une ouverture à l'égard des homosexuels au nom même de cette «union des corps» dont il disait qu'elle «a toujours été le langage le plus fort que les êtres puissent se dire l'un à l'autre». Ce pape slave traînait à l'endroit de l'Occident une méfiance fondée mais que ses successeurs devront en partie corriger.

Faut-il pour autant demander aux papes de suivre l'air du temps et de se transformer en juges de la Cour suprême? Si Jean-Paul II avait été à la mode en 1940, il aurait envoyé ses voisins juifs à Auschwitz. S'il l'avait été en 1946, il aurait entonné les odes à Staline que composaient les intellectuels occidentaux les plus influents. Après la chute du mur de Berlin, en 1989, il aurait chanté les vertus des seules forces économiques et de la mondialisation. S'il s'était conformé à l'idéologie dominante, il aurait pris sa retraite à 55 ans et n'aurait pas imposé l'image, devenue obscène aux yeux de certains de ses contemporains, d'un homme qui vieillit, qui souffre et qui meurt.

***

Les démocraties sont des sociétés de compromis permanent. C'est pourquoi nous avons de la difficulté à comprendre cet homme «fait d'une seule pièce», selon les mots du théologien John Sheets, et qui nous semble venu d'un autre âge. Jean-Paul II était conscient de ce fossé. «Le chrétien comme citoyen peut être amené à se résigner, disait-il. Pas le prêtre comme pasteur.» Si la morale catholique est sans compromis, c'est qu'elle reconnaît justement à chacun le droit de vivre comme il l'entend et selon ses choix. D'où la force de son message. L'Église que j'ai connue n'a jamais eu d'autre pouvoir que moral.

«Le pape? Combien de divisions a-t-il?», demandait Joseph Staline.

Aucune. Et c'est très bien ainsi.

crioux@ledevoir.com

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.