Une première chasse printanière

La nouvelle chasse printanière au dindon, qui s’ajoutera au Québec à celles de la corneille, de la marmotte, de l’ours et de l’oie blanche, est la plus sécuritaire pour l’espèce, explique le biologiste André Dicaire, du ministère des Resso
Photo: La nouvelle chasse printanière au dindon, qui s’ajoutera au Québec à celles de la corneille, de la marmotte, de l’ours et de l’oie blanche, est la plus sécuritaire pour l’espèce, explique le biologiste André Dicaire, du ministère des Resso

Le 25 avril deviendra une date historique dans les annales de la cynégétique car le Québec inaugurera sa première chasse printanière au dindon sauvage dans cinq municipalités au sud de la Montérégie, soit Havelock, Franklin, Hinchinbrooke, Elgin et Saint-Anicet.

Des 300 permis offerts sur des terres rendues disponibles par divers propriétaires au prix de 40 $ par permis pour une semaine de chasse, seulement 113 ont été retenus à ce jour, de sorte que ceux qui voudraient tenter leur chance peuvent toujours remplir un formulaire d'inscription sur le site Internet de la Fédération québécoise de la faune (www.fqf.qc.ca).

Les services fauniques gouvernementaux ont jugé qu'un prélèvement de 30 oiseaux «à barbe» était sécuritaire sur les 1000 à 1500 dindons qu'abrite actuellement la zone de chasse 8 Sud. Par comparaison avec les premières chasses organisées au dindon dans le Maine, en 1986, neuf oiseaux avaient été abattus par les 500 détenteurs de permis, ce qui s'explique par le manque d'expérience des chasseurs et par les qualités exceptionnelles de ce gibier.

Si la légende a retenu que les oies du Capitole ont pu sauver Rome grâce à leur vigilance, on aurait pu les remplacer avantageusement par des dindons sauvages. Un chroniqueur de chasse américain me racontait, il y a quelques années à Anticosti, qu'un masque de camouflage ne suffisait pas car le clignement d'un oeil pouvait trahir l'archer embusqué. Doté d'une vue et d'une ouïe exceptionnelles, cet oiseau qui peut atteindre dix kilos court aussi vite qu'un coyote et peut au besoin s'envoler dans un tonnerre de plumes et se brancher pour narguer l'impudent prédateur déjoué. C'est un picoreur qui ramasse ce que les autres ont laissé sur place, ce qui explique que les neiges abondantes soient son pire ennemi.

Cet oiseau admirable avait presque disparu du continent au début du XXe siècle en raison des intenses chasses, commerciales et alimentaires, qu'il subissait. La population nord-américaine ne dépassait pas les 30 000 oiseaux autour de 1900. Les tentatives de réimplantation ont débouché sur des échecs répétés. Vers 1950, des chasseurs ont eu l'idée de relocaliser des dindons sauvages en misant sur la vitalité des oiseaux ayant passé le test de la sélection naturelle. Les investissements des chasseurs américains ont permis non seulement de réimplanter le dindon dans toutes ses régions d'origine mais de reconstituer sa population précoloniale. En 50 ans, ce cheptel a atteint l'étonnant chiffre de 5,6 millions de têtes.

De façon inévitable, les dindons particulièrement nombreux de l'État de New York ont fait fi de la frontière. L'espèce n'étant pas reconnue comme présente au Québec, rien n'interdisait de l'abattre à la chasse en 1984-85. En 1988, on estimait à moins de dix le nombre de dindons sauvages au Québec. La FQF a alors demandé à Québec d'interdire sa chasse pour favoriser l'implantation d'une harde viable. En 2003, à la suite d'un programme d'observations mis instauré par la FQF auprès des chasseurs de cerfs, on évaluait la population de dindons entre 500 et 1000 dans le sud-est du Québec. En 2003, à la suite d'un autre programme basé cette fois-ci sur l'écoute des glou glou caractéristiques des mâles au printemps, la population a été évaluée entre 1072 et 1465 bêtes.

Depuis, les chasseurs ont commencé à en introduire dans l'Outaouais québécois, que l'abondante population ontarienne a entrepris de coloniser. En Ontario, où on n'avait pas encore observé un seul dindon en 1984, on a littéralement construit une population de 48 000 oiseaux en moins d'une décennie en introduisant 3500 dindons américains dans 225 sites différents. En 1987, la première récolte s'était limitée à 64 oiseaux. En 2002, elle atteignait 4692 dindons sauvages. Désormais, chaque chasseur peut même récolter deux dindons par année en Ontario. Les chasseurs ont versé 3,28 millions de dollars en 2000 en dépenses de chasse de toute sorte pour pratiquer cette nouvelle activité cynégétique.

La nouvelle chasse printanière au dindon, qui s'ajoutera au Québec à celles de la corneille, de la marmotte, de l'ours et de l'oie blanche, est la plus sécuritaire pour l'espèce, explique le biologiste André Dicaire, du ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF), car elle débute après la première vague d'accouplement. Mais les mâles dominants veulent en remettre et, environ deux semaines plus tard, commencent à rechercher les femelles qui n'auraient pas été fécondées. C'est alors qu'a lieu la chasse, qui se limite aux dindons à barbe, un attribut qu'ont tous les mâles et environ 10 % des femelles. Le dindon étant tout le contraire d'un monogame, le prélèvement annuel de 30 % de la population mâle, révèle l'expérience américaine, permet une croissance soutenue du cheptel, comme chez le cerf, car les mâles survivants s'empressent de féconder les femelles disponibles. Si on veut stabiliser un troupeau qui prend trop d'ampleur, on ouvre une chasse automnale à tous les spécimens, avec des saisons spécialisées, comme on le fait aussi pour le cerf de Virginie.

De façon assez décevante, l'Association québécoise des groupes d'ornithologues a lancé une pétition contre cette chasse expérimentale, pourtant faite selon les critères validés ailleurs par 50 ans de gestion faunique. On y affirme plein de faussetés, par exemple que la chasse se limiterait à l'automne au Québec et que les bois y sont alors monopolisés par les chasseurs. On ne fréquente pas les mêmes bois! Si on considère que 30 coups de feu (un par oiseau, pas deux... ) répartis sur quatre semaines dans cinq municipalités constituent un dérangement majeur de l'écosystème montérégien et vont empêcher le printemps d'arriver en Montérégie et le monde d'en profiter, il vaudrait mieux interdire le passage des camions pendant un mois car les backfires (des ratés d'allumage, en bon français) seront certainement plus nombreux et tout aussi bruyants. La pétition des ornithologues affirme aussi que le retour du dindon est risqué pour la petite faune et la biodiversité alors que toutes les études scientifiques sur cet aspect indiquent le contraire, explique le biologiste Dicaire. On oublie commodément que cet oiseau faisait partie de notre écosystème par le passé.

On utilise aussi l'argument fallacieux des animalistes dans le dossier du phoque: comme on ne sait pas tout sur l'espèce, ne la chassons surtout pas! C'est oublier que la gestion des inconnues scientifiques dans le domaine de la faune n'empêche pas de gérer avec rigueur la croissance des cheptels sauvages, au point où ce sont presque les seules populations animales en croissance ou stables, dont l'avenir est par surcroît plus solidement assuré par les investissements des chasseurs. C'est d'ailleurs précisément ce à quoi va servir l'argent de la première chasse expérimentale au Québec: consolider cette population sans risquer son avenir. Parions que le dindon se fera des alliés inconditionnels chez ces premiers chasseurs, qui militeront et investiront dans sa préservation au lieu de lancer des pétitions où on dit craindre l'expansion d'une espèce en même temps qu'on plaide en faveur de sa protection.

Se pourrait-il que les dindons de la farce ne soient pas dans le bois?
- Lecture: Chroniques du ciel et de la vie, par Hubert Reeves, Éditions du Seuil, collection «Culture», 200 pages. Reeves a réuni ici ses chroniques hebdomadaires sur France Culture pour passer en revue tous les grands problèmes qui assaillent la planète. En version simplifiée, sans compromis, certes, mais du grand travail de vulgarisation qui nous accule à l'inévitable question: après 30 ans de débats environnementaux, comment se fait-il que notre espèce réagisse si peu et si mal à l'intensification des problèmes environnementaux? Les galaxies et les atomes, répond Reeves, nous fournissent un début de réponse.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

2 commentaires
  • Robert Lebrun - Inscrit 8 avril 2005 10 h 07

    Bravo

    Encore un magnifique texte sur la préservation de la ressource, comme toujours bien étoffé. Merci.

  • Henri-Bernard Boivin - Abonné 15 avril 2005 09 h 50

    Pauvres dindons de la farce

    Je vous lis depuis des années et il est rare que je sois en désaccord avec ce que vous écrivez.

    Cependant, à la lecture de votre article sur la chasse au dindon, je constate que votre amour de la nature cède le pas à vos instincts de chasseur. Si vous tenez à chasser des oiseaux, pourquoi ne pas abattre des espèces dont les populations sont abondantes, comme les oies des neiges, les bernaches, les canards colverts, les pigeons, les corneilles,les géolands à bec cerclé, les sansonnets, etc.

    Je suis membre du Club d'ornithologie de Longueuil et je fais des observations depuis des années en Montérégie et ailleurs au Québec et même si les populations de dindons ont augmenté depuis quelques années, il est prématuré, à mon avis, d'en permettre la chasse.