C'est la vie! - Le paradis après la fin de vos jours

Nul doute que le pape sera invité au paradis en pieuse compagnie. Illustration tirée d’Angels, Gilles Néret, «Icons», Taschen (de même que la photo ci-dessus).
Photo: Nul doute que le pape sera invité au paradis en pieuse compagnie. Illustration tirée d’Angels, Gilles Néret, «Icons», Taschen (de même que la photo ci-dessus).

La nouvelle aurait dû me réjouir: le pape est parti rejoindre mon grand-père! Puis, réfrénant cet élan naturel fait de crédulité et de relents d'enfance, j'ai commencé à éprouver des doutes de païenne. Et si Karol Wojtyla n'atterrissait pas au même endroit qu'Alban, un soupçon menteur, un tantinet ratoureux et un rien non-pratiquant? Et s'il y avait plusieurs paradis, un pour les presque saints et un pour le vulgum pecus, un pour les croyants et un pour les athées, un pour ceux qui meurent seuls aux soins palliatifs et un autre pour ceux qui agonisent, portés par l'espoir de chrétiens en pleurs? Le soupir de millions de fidèles qui retiennent leur souffle pour nous, ça doit porter un peu plus loin que la couche d'ozone.

Si on s'entend pour dire que mourir, c'est partir un peu, on ne s'entend toujours pas sur la destination finale. Tout dépend des religions et des époques, s'il faut en croire Pierre Conesa, un ancien haut fonctionnaire français qui s'est amusé à colliger dans son Guide du paradis (Éditions de l'Aube) tous les au-delàs possibles en ce bas monde.

Résultat: on ne sait plus trop à quel saint ou à quelle secte se vouer. Nous planifions nos retraites, nous souscrivons à des assurances vie, nous rédigeons des testaments, mais peu d'entre nous préparent convenablement l'au-delà. L'auteur, toutefois, s'est intéressé aux produits offerts et à leurs rapports qualité-prix: «Le marché du Paradis dans les pays développés est aujourd'hui dominé par deux grandes religions monothéistes: le christianisme et l'islam.» Peut-on visiter? Comment s'y rendre? Quand y aller? Qu'advient-il des victimes tuées au nom de la foi du vainqueur? Qui va-t-on côtoyer là-haut? À qui s'adresser? Et, surtout, comment s'y préparer? Telles sont les avenues balisées d'humour explorées par Pierre Conesa dans son essai qui nous escorte jusqu'aux frontières du divin.

Visite libre

Sur terre comme au ciel, le Paradis musulman est nettement en faveur de l'homme. «Chaque individu y posséderait un grand domaine comprenant au moins 80 000 serviteurs et 72 femmes. La nourriture est servie dans des plats en or, 300 en même temps, contenant chacun un mets différent; les vins et les liqueurs en abondance inépuisable, les vêtements sont magnifiques, en soies et brocarts les plus riches, couverts de bijoux. [...] Allah donne à ses élus une jeunesse, une beauté et une vigueur éternelles... »

Une visite libre du dimanche, l'iconographie est là pour le prouver. Elle offre à ses héros, martyrs des attentats suicide dont les organes génitaux sont protégés pour usage ultérieur, des visions de jardins peuplés d'oiseaux verts volant dans un ciel violet où ils pourront forniquer avec des vierges consentantes.

Le christianisme n'est pas en reste et en rajoute: «Dans une époque où Rome manquait un peu d'arguments exclusivement théologiques, en assemblant marbres, dorures, stucs débordants et poses extatiques, l'art baroque constitua la réplique propagandiste pour convaincre les fidèles que le Paradis catholique était quand même plus agréable que le protestant», écrit Pierre Conesa. Mais ce Paradis chrétien accuse un manque de rigueur: «Le Paradis chrétien largement copié du juif se donne une vocation beaucoup plus ouverte à de nouveaux convertis mais souffre d'un problème de positionnement puisqu'on ne sait pas s'il est le lieu des plaisirs interdits sur terre, comme celui des musulmans, ou s'il est le lieu de la fin des envies, comme l'est le Paradis bouddhiste.» Autrement dit, apporte-t-on notre vin ou est-ce un bar ouvert?

Et comment s'assurer qu'on ne se perdra pas dans les limbes, qu'on ne poireautera pas au purgatoire ou qu'on ne brûlera pas en enfer? En achetant des indulgences, en collectionnant les reliques et en expiant ses péchés avant de mourir.

On peut toujours se soulager de quelques péchés au moyen de la confession, en refilant au confesseur lesdits péchés. «Quelques Pater et quelques Ave sont supposés remettre à zéro les compteurs du pécheur. Ce rite blanchisseur est fortement critiqué par le protestantisme, qui ne le pratique pas. On connaît l'extraordinaire pouvoir que ce rite donna à quelques confesseurs de rois et de princes sous l'Ancien Régime, comme Raspoutine en Russie tsariste», fait remarquer l'auteur du Guide du paradis.

La place du mort

Habillés ou nus, abreuvés de vin ou de lait de brebis, nourris de miel bio ou de chocolats Baci, les élus, les chouchous, seront assis à la droite du Seigneur en écoutant le chant des anges. Chez les musulmans, tout dépend des interprétations quant au choix musical. Chose certaine, Charles Trenet et Jacques Brel ne chantent plus au ciel, l'un en raison de son homosexualité, l'autre à cause de son anticléricalisme avoué. Bris de contrat dans les deux cas.

Les sadomasos, quant à eux, occupent certainement une place de choix auprès du Seigneur, et leurs souffrances judéo-chrétiennes ne sont jamais vaines, comme le pape en a récemment témoigné.

Les enfants, dès leurs conception, font de jolis angelots. Au Québec, nous en fabriquons beaucoup grâce à l'avortement. On appelle ça le libre choix, je crois. Quant à nous, les femmes, notre place au paradis n'est pas ce qu'il y a de plus enviable si on la compare à celle qui nous est offerte dans l'Église catholique romaine. Au paradis musulman, les épouses vertueuses sont censées rejoindre leur mari. «Mais est-ce le Paradis?», demande encore Conesa.

De toutes ces histoires d'immigration et de demandes de réfugiés, retenons que, à une époque épicurienne comme la nôtre, les édens paradisiaques ont la cote et seraient nettement plus attirants que les paradis épurés, nous prévient l'auteur du Guide du paradis: «Le marché du Paradis est en pleine expansion.»

Après avoir foutu le bordel sur Terre, l'homme rêve d'un lieu de paix, de calme et de volupté où il pourrait légitimement se reposer. N'est-ce pas un projet d'avenir sain?

Écrivez à cherejoblo@ledevoir.com.

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La Life

Une visite du paradis

L'art religieux prend toutes sortes de formes et n'est plus réservé au plafond des églises. Quand il s'allie au pompier et au kitsch, ça donne un site comme celui-ci (www.dieu.gouv.us). Un site, que dis-je!, le vestibule du paradis, son purgatoire, qu'on dirait inventé par le Tout-Puissant. Dieu soi-même y invite Karol Wojtyla (aussi appelé Jean-Paul II) à venir le rejoindre en forçant sur les majuscules et les points de suspension. Vous y verrez des images de l'entrée du paradis, vous ne pouvez pas vous tromper, c'est tout droit devant. «Celui qui est te salue... Karol Wojtyla. Voici la porte du Ciel... Entre... », est-il écrit en toutes lettres. Le pape devra choisir son au-delà, sa place est peut-être ici, dans le paradis virtuel. Des photos du pape dans tous ses états, des extraits de l'Apocalypse et des Évangiles, tout cela est envoyé sur un ton pompeux et péremptoire. Une véritable fabulation céleste signée Adriana Évangelizt. Vaut le détour avant la fin de vos jours.

www.ledevoir.com/blog/joblo

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Visité: le site www.outre-vie.com. Pour tout savoir sur les visions de l'au-delà dans la Grèce antique, dans l'Égypte pharaonique, chez le peuple hébreu, les Tibétains, les Celtes. Un site qui fait le tour des au-delàs possibles (y compris l'enfer) et pose les bonnes questions météorologiques: chaud ou froid?

Piqué: le livre Gandhi - La Voie de la non-violence (Folio) sur la table de chevet de Namour. Composé d'extraits de plusieurs livres écrits par Gandhi, ce petit bouquin nous présente un homme amoureux de sa femme, dévoué et jaloux, qui a peur des fantômes, des bandits et des serpents. «Je me considère comme incapable de haïr qui que ce soit. Depuis plus de quarante ans, grâce à la prière et à la suite d'un long travail sur moi-même, je n'ai plus jamais haï personne. Je vois bien tout ce qu'il y a de prétentieux dans un tel aveu, mais je le fais en toute humilité. En revanche, je hais le mal sous toutes ses formes. J'ai en horreur le régime que les Britanniques ont établi en Inde.» Une lecture inspirante sur les moyens d'affronter l'ennemi avec l'arme de l'amour. Un ami de Jean-Paul II au paradis, s'ils fréquentent le même!

Aimé: le dernier magazine Colors (hiver 2004-05), qui porte sur les frontières. «Les Écossais et les Québécois, les Palestiniens, les Kurdes et les Tchétchènes, mais aussi les Gandas et les Gorkhas, les Ob-Ugriens et les Ogonis, et des centaines d'autres, attendent tous le jour où leur nation sera reconnue comme un État à part entière», peut-on lire dans un reportage sur les États non reconnus. Des photos saisissantes, comme toujours, de cette lutte de l'homme pour marquer son territoire, les murs qu'il construit de Berlin à Israël. Rien sur les frontières du paradis, mais un papier sur Saturne et les frontières de notre système solaire.

Acheté: le trimestriel Frontières, publié par le Centre d'études sur la mort de l'UQAM, consacré «au péril de l'accompagnement» (automne 2004). Des photos de la photographe-journaliste d'origine iranienne Zahra Kazemi illustrent ce numéro qui traite du seuil de la mort. On y aborde la dimension spirituelle des soins palliatifs, l'intimité corporelle dans l'accompagnement, les enfants atteints d'une maladie fatale, les enjeux éthiques qui entourent la marchandisation de l'hébergement des personnes âgées (32,3 % ont plus de 85 ans et sont en perte d'autonomie physique et cognitive), une clientèle vulnérable composée surtout de femmes du quatrième âge. «L'accompagnant fait l'expérience d'une révélation à une nouvelle perception du réel. Accompagnant et accompagné peuvent tous deux ressentir un ailleurs sacré, un ailleurs chargé d'un sens innommable qui dépasse la perception usuelle de la vie», peut-on lire dans un article de Nathalie Parent. J'aurais aimé lire ce magazine touffu avant d'accompagner mon grand-papa jusqu'aux portes de son ciel. Mais il risque d'y avoir récidive un jour...

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