L'explication des braises

Magda Szabo, la grande dame des lettres hongroises, n'a été découverte que sur le tard par les lecteurs pratiquant la langue française, en 2003, grâce à l'obtention du Femina étranger pour son roman La Porte. Les Éditions Viviane Hamy, qui ont maintenant entrepris de traduire et de diffuser ses oeuvres précédentes, nous proposaient cet hiver La Ballade d'Iza, d'abord paru en 1963 et dont le style n'a pas pris une ride. Le progrès alors était encore ce mouvement ininterrompu vers l'avant qui paraissait avoir un sens. L'Occident vit au rythme des Trente Glorieuses, les années de croissance continue qui s'étendent de la Seconde Guerre mondiale au premier choc pétrolier. Tandis que, de l'autre côté du Rideau de fer, une petite ville de province de la mittle europa bascule lentement de ce côté-ci de l'histoire, l'auteure capture ce moment précis où un pays, une société, semble se tenir un instant en équilibre à la frontière de l'ancien et du nouveau, oscillant sur ses bases entre vieux monde rural et modernité.

«Iza leur avait envoyé, trois ans auparavant, un drôle de petit appareil; entre les filaments portés au rouge, les tranches [de pain] croustillaient en un clin d'oeil.» Pratique. Mais allez donc vous accoutumer à cette incongruité que constitue un grille-pain quand vous avez mis presque trois quarts de siècle à acquérir cette lenteur confiante qu'il faut pour faire rôtir votre toast piquée au bout d'une baguette à la bonne chaleur des braises par la porte du poêle ouverte. C'est vrai, ça dépose de la suie sur les murs. Le feu est sale, vivant. Plus fiable, aussi. Sa respiration est au chauffage central ce que le chien de traîneau est à la motoneige: «au fond, même une chose aussi courante que l'électricité ne lui inspirait guère confiance». On parle ici de la mère d'Iza. On pourrait être au Québec. L'électrification du monde rythme l'air nouveau de cette marche à l'histoire. Survienne la panne, et on verra passer à petits pas l'ancêtre brandissant son chandelier en cuivre à deux branches «comme un doux cerf vieilli porte ses bois». C'est vraiment une très belle page d'ouverture. Deux phrases à peine en incipit, et Szabo crée le climat, annonce le conflit: «La nouvelle était arrivée au matin. Elle faisait griller le pain au-dessus du feu de bois.»

La nouvelle, c'est celle de la fin prochaine du vieux mari. Les années soixante sont aussi celles de la montée en puissance du fléau moderne par excellence, jamais nommé dans le livre, même si la fille, Iza, est docteure en médecine comme son ex-mari. Tout se passe comme si mourir du cancer voulait encore dire succomber à la vieillesse, mais un peu plus vite que les autres. Désormais, progrès oblige, les guerres tueront de moins en moins. L'air, l'eau, le sang lui-même s'en chargeront. Trois mois à vivre. Aucun mystère là-dessous. Le mystère, c'est plutôt Iza, fierté et lumière de son père, courageuse, déterminée, cultivée et intelligente, capable d'expliquer «le fonctionnement d'un spoutnik». Mais aussi, Iza la dure, celle qui dit: «Il ne faut pas pleurer.» Et qui n'avait déjà même pas peur du dentiste quand elle était petite. Iza qui accompagnera le déclin rapide de son père, mais qui, au dernier moment, refusera de se rendre au chevet du mourant, elle dont la seule vue aurait pourtant suffi à précipiter le vieil homme directement au paradis. Tout comme, enfant, elle se fermait avec violence à la ballade chantée par son père, et dont la fin était trop triste, de l'homme qui lui a donné la vie, elle refuse de conserver l'image aux traits figés à jamais par le deuil, comme si l'amour ne pouvait pas aussi comprendre la mort, ne demandait pas d'ouvrir les yeux jusque dans le noir.

L'énigme Iza

Après quelques mois de mariage, son époux est parti en sifflotant, une valise au bout de chaque bras, adieu. Personne n'a jamais compris. Et, tandis que le roman déploie ses vastes périodes divisées en quatre parties coiffées chacune du nom d'un élément (terre, feu, eau, air, comme en un discret rappel de la nature intangible des forces primordiales toujours à l'oeuvre dans cet univers livré aux solutions de la technique), on finit presque par oublier l'énigme que posait au départ ce divorce d'Iza. Il faut continuer de vivre, de la suivre, fille du siècle détournée du passé pour embrasser l'avenir triomphant. Elle vend la maison de ses vieux parents, emmène la bonne femme vivre avec elle dans son appartement de la capitale. Et madame Szöcs fait désormais partie, pour moi, de ces personnages de mères inoubliables dont l'amour intransigeant peuple la littérature où elles donnent la réplique au père Goriot et qui participe à l'enchantement du monde, comme chez Albert Cohen (Le Livre de ma mère) et Romain Gary (La Promesse de l'aube).

Vieille mère poule mésadaptée et bonne comme du pain, madame Szöcs encombre Budapest comme un artefact anachronique et touchant, loin de trouver dans sa progéniture un amour répondant. Pauvre Iza que tout le monde quitte, y compris l'écrivain Domokos. Pourquoi? Explorant l'idée de coupure, Magda Szabo semble opposer la «dureté de diamant» du coeur de la fille aux braises charbonneuses du poêle familial, lesquelles sont, comme le passé, «une explication [...], le mot de l'énigme que nous pose le présent».

La ballade d'Iza

Magda Szabo

Traduit du hongrois par Tibor Tardös

Traduction revue et corrigée

par Chantal Philippe et Suzanne Canard

Viviane Hamy

Paris, 2005, 262 pages

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