La malbouffe de l’info

Ceci n’est pas une chronique sur Gilles Proulx et ses attaques, que l’on devrait tous qualifier de dangereuses, envers les élus de Québec solidaire. Ceci se veut plutôt une réflexion sur le contexte économique qui a rendu des carrières comme celle de Gilles Proulx — passages dangereux compris — possibles.

Je recevais il y a quelques semaines le vétéran du journalisme politique canadien Paul Wells sur mon balado, Détours. Alors que l’on discutait de ce qu’il a vu changer durant sa longue carrière, Paul a suggéré que 2008 devrait être considérée comme une année charnière pour l’industrie médiatique. Pourquoi ? Pas à cause de la crise économique, bizarrement. Mais parce que c’est à cette époque que les iPhone, lancés au cours de l’été précédent, ont commencé à envahir le marché canadien.

Le moment où les écrans de téléphone sont devenus assez confortables pour absorber notre attention des heures durant serait aussi le moment où les médias papier, particulièrement les magazines, ont commencé à être sérieusement menacés dans leur modèle d’affaires. Les premières années, plusieurs entreprises ont réagi en faisant des pieds et des mains pour rivaliser avec la nouvelle technologie pour garder notre attention.

Pour Paul, qui a travaillé de nombreuses années au Maclean’s, cette pression financière a certainement joué un rôle dans la publication de la fameuse couverture du magazine sur la corruption en politique québécoise, où l’on voyait le Bonhomme Carnaval tenir une mallette pleine d’argent. En bref, les médias sont d’abord et avant tout des entreprises, et des entreprises inquiètes pour leur survie prendront plus de risques — quitte à ce que l’éthique en paie le prix.

Depuis, les modèles d’affaire de la plupart des entreprises médiatiques ont profondément changé. Certaines mesures, comme les subventions gouvernementales pour la masse salariale, ont aussi été mises en place pour appuyer la pérennité et la croissance de plusieurs médias traditionnels. Mais les technologies continuent d’évoluer, tout comme le climat économique. La pression sur les entreprises médiatiques se transforme, donc, mais elle ne s’élimine pas.

Le réseau Postmedia, propriétaire de plusieurs journaux dans tout le pays, dont The Montreal Gazette, a annoncé des coupes importantes au début de l’année. Et le mois dernier, le Groupe TVA a pris la décision d’éliminer 240 postes, dont 140 directement à TVA. Et ce n’est là que deux exemples récents. Si certains médias ont réussi à développer un modèle d’affaire qui les rend relativement stables dans le climat actuel, d’autres peinent à renouveler leurs publics, alors que les nouvelles générations ont des habitudes de consommation de l’information profondément différentes de celle de leurs aînés.

Si la compétition pour retenir notre attention se fait plus féroce, il est prévisible que certains choisissent de cultiver la colère et l’indignation populaire pour tirer leur épingle du jeu. Si on a le sentiment que la « polémique » est en train de remplacer le véritable débat d’idées, c’est aussi, au moins de manière indirecte, une conséquence des transformations économiques et technologiques des quinze dernières années. Et si l’opinion prend de plus en plus de place dans l’espace journalistique, c’est aussi parce qu’elle est plus rapide et moins coûteuse à produire que des reportages de fond, par exemple, dans un monde où le temps se raréfie et où l’accès aux ressources est incertain.

Une proportion grandissante de lecteurs accède aux contenus des médias traditionnels via des partages sur les médias sociaux, et ceux-ci poussent principalement les contenus qui suscitent des émotions fortes. Il y a là aussi, donc, un incitatif direct, pour certaines entreprises médiatiques, à faire le choix de produire de plus en plus d’opinions de type malbouffe : sucré, salé, gras, prêt en quelques minutes, et terrible en matière de nutrition pour la démocratie.

Cette transformation de l’espace médiatique est déjà bien avancée aux États-Unis, et Fox News représente probablement le mieux ce modèle d’affaires basé sur la malbouffe de l’information, où la « polémique », pour suivre la métaphore, devient les calories vides dont on gave les auditeurs. La chaîne télévisée est bien sûr dirigée par l’Australo-Américain Rupert Murdoch, dont l’influence sur les médias s’étend partout dans le monde anglophone.

En France, on parle depuis un certain temps de la « bolloréisation » de l’information, du nom du multimillionnaire Vincent Bolloré. Celui-ci a non seulement construit un empire médiatique dont l’étendue pose de sérieuses questions éthiques en matière de concentration, mais il a aussi mis de l’avant une manière de faire l’information qui a fait exploser la place de l’opinion vite faite, sous le mode de la polémique, dans l’espace public français. Nécessairement, le débat public devient plus violent, et plus dangereux pour ses participants.

Revenons-en à Gilles Proulx. Plusieurs ont demandé, au cours des derniers jours, pourquoi l’homme a encore le privilège d’un micro, malgré tous les propos infâmes qu’il a pu tenir dans sa longue carrière. La réponse courte : parce que c’est payant. Et que nourrir ce qui est payant, même si c’est malsain, est peut-être plus que jamais en train de devenir une obsession existentielle pour certaines entreprises médiatiques.

Il faut absolument dénoncer les propos précis et les individus spécifiques qui dépassent les bornes, lorsqu’ils le font. Mais si l’on ne porte pas attention aux modèles d’affaires qui les portent, l’individu qui perd son micro sera remplacé par un autre, puis un autre, qui nourrira le même mépris des élus et des acteurs — surtout les actrices, disons-le — du débat public. Je viens après tout de Québec, où on joue à ce jeu avec nos stars de la radio depuis déjà longtemps, et où on est fatigués que les visages et les voix changent pendant que le système demeure en place.

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