Perspectives - Le ras-le-bol

L'éclatement de la bulle Internet, la crédibilité des analystes financiers trop souvent embourbés dans les conflits d'intérêts, les malversations comptables et les doutes sur la véracité des états financiers ont eu raison du moral des troupes. Un ras-le-bol s'est installé chez les investisseurs patients — par opposition aux spéculateurs —, toujours plus nombreux à déclarer vouloir prendre leurs distances face au marché boursier.

Après deux années et demie de repli en Bourse, les Canadiens sont devenus plus frileux face à l'investissement boursier. Et ceux désirant toujours s'y activer, très souvent pour des raisons d'absence d'alternative compte tenu des rendements chétifs offerts par les titres à revenu fixe, se retranchent vers des secteurs plus établis ou traditionnels. On laisse ainsi le champ libre aux spéculateurs, dont l'empreinte sur le marché prend la forme de fluctuations plus émotives et de volatilité des cours ayant doublé au cours des cinq dernières années.

On laisse le champ libre à ce genre de réactions qui vient retrancher cinq milliards à la capitalisation boursière de Bombardier pour ses démêlés avec Amtrak et parce que le manufacturier québécois va rater sa cible de profit de quelque 190 millions.

Peu d'acheteurs

Selon un vaste sondage mené par la Bourse de Toronto auprès de 3000 Canadiens, à peine 38 % des répondants ont affirmé qu'ils seront des acheteurs d'actions (et de parts de fonds d'investissement) au cours des 12 prochains mois. C'est peu compte tenu des soi-disant creux atteints, de la faiblesse des rendements des titres à revenu fixe et de cette longue et interminable correction boursière, qui perdure depuis deux ans et demi. D'autant plus que, dans le sondage précédent, réalisé en 2000, les intentions d'achat d'actions impliquaient alors la moitié des répondants.

Le sondage de la Bourse de Toronto fait également ressortir que 46 % des répondants détenaient toujours des actions dans le marché boursier. Tout en reconnaissant qu'il s'agissait d'un recul par rapport au pourcentage de 49 % observé en 2000, la directrice des services de recherche de la Bourse de Toronto a toutefois invité à comparer ce dernier résultat avec cette proportion de 36 % mesurée en 1996. «Nous continuons de voir une forte culture de l'investissement au Canada», s'est exclamée la présidente du parquet torontois, Barbara

Stymiest.

Recul

Derrière cet enthousiasme de Mme Stymiest, il faudrait retenir que la proportion de Canadiens disant détenir des actions a reculé pour la première fois en 20 ans. Il faudrait également se demander combien de ces 38 % de répondants disant vouloir acheter des actions au cours des 12 prochains mois agiraient de la sorte si les dépôts à terme offraient autre chose que leur actuel rendement nul (une fois l'impôt et l'inflation pris en compte). Il faudrait également savoir combien de ces 46 % déclarant détenir des actions ne les retiennent pas justement parce que la liquidation de leur portefeuille, à ce stade-ci, se traduirait par de lourdes pertes en capital.

D'ailleurs, parmi les répondants affirmant ne pas détenir des actions, 47 % ont soutenu que l'investissement en Bourse (directement ou par l'intermédiaire des fonds d'investissement) était trop risqué. Du nombre, à peine 2 % se sont dits «vraiment» intéressés à se procurer des actions au cours des trois prochaines années, soit un pourcentage deux fois moins élevé que celui observé lors du sondage de 2000. Il faut rappeler qu'à ce moment-là, l'éclatement de la bulle technologique n'en était qu'à ses débuts.

Enfin, la très grande majorité de ceux croyant encore aux vertus de la Bourse se disent préoccupés par le risque. Ils s'en remettent à la diversification des titres tout en se réfugiant dans les secteurs plus traditionnels et stables, tels les services financiers et l'immobilier, proposant un bon historique de rentabilité et de dividende.

«Bourse casino»

Ainsi, et au-delà de l'enthousiasme de Mme Stymiest, si les résultats du sondage dévoilés hier avaient pour objectif de démontrer que tout était au beau fixe dans le merveilleux monde boursier, il faudra repasser. Car en lisant ces résultats entre les lignes, on peut aisément observer un retour à cette étiquette de «Bourse casino» jadis trop longtemps accolée au marché boursier.

Gonflement des valeurs technologiques sous l'action complaisante d'analystes financiers associés au département ventes et souscription de leur firme de courtage; malversations comptables sous le jeu des programmes d'options d'achat d'actions incitant les hauts dirigeants à obtenir des rendements immédiats et à les gonfler au besoin... Si l'on pense qu'une simple opération forçant les dirigeants à certifier ce qui aurait toujours dû l'être, soit la véracité des états financiers qu'ils présentent aux actionnaires, suffira, à elle seule, à redonner ses lettres de noblesse à l'investissement boursier, on peut toujours lire les résultats de ce sondage avec les yeux de Barbara Stymiest.