Des innocents et la Chine rouge

Des membres des services secrets canadiens font subir à Justin Trudeau le supplice de la goutte. Ils laissent fuiter chaque jour une nouvelle information sur l’embarrassant enthousiasme avec lequel Pékin a souhaité le succès du Parti libéral du Canada ces dernières années. Résumé des épisodes précédents.

En mai 2016, le premier ministre était la personnalité vedette d’un cocktail de financement tenu à la résidence du président de la Chambre de commerce chinoise à Toronto pour une trentaine de gens d’affaires de la communauté chinoise. Le prix d’entrée était de 1 500 $ le couvert. Parmi les participants, on comptait Zhang Bin, un proche du gouvernement chinois, qui, avec un partenaire le lendemain de l’événement, a versé 200 000 dollars à la Fondation Trudeau, nommée en l’honneur de Pierre Trudeau, et 50 000 $ pour ériger une statue de ce dernier. Zhang Bin est décrit par le Globe and Mail comme « un conseiller politique du gouvernement chinois à Pékin et un apparatchik senior dans le réseau des activités promotionnelles de l’État chinois », qui aurait remboursé Bin pour sa générosité.

En juillet 2016, l’association libérale de Papineau, circonscription de Justin Trudeau, reçoit près de 70 000 $ en provenance de donateurs de la communauté chinoise de Vancouver, soit 68 % de l’ensemble des contributions pour l’année. Ces contributions sont réparties en 45 dons individuels n’excédant pas le montant maximal de 1 500 $ alors permis par la loi et versés en 48 heures.

Immédiatement après, la banque à charte Wealth One, destinée à la communauté chinoise et propriété de plusieurs des personnes présentes au cocktail de Toronto, était autorisée par le gouvernement fédéral. Le ministère des Finances jure qu’il n’y a aucun lien entre ces événements. En février de cette année, Chrystia Freeland a écrit à trois de ses actionnaires fondateurs pour les prévenir qu’ils étaient susceptibles de subir des pressions du gouvernement chinois et les informer que d’autres institutions financières les accusaient de blanchiment d’argent, selon le Globe and Mail.

En juillet 2019, selon les sources de renseignement citées par le réseau Global, le consulat chinois de Toronto a contribué à la victoire de Han Dong à l’investiture libérale dans la Don Valley North. Il a notamment mobilisé des étudiants chinois, dotés de fausses adresses, pour voter en faveur de Han. Les règles du Parti libéral n’obligent pas les membres, dont les cartes sont gratuites, à être citoyens canadiens. Global rapporte que le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) a avisé le bureau du premier ministre qu’il soupçonnait Han de faire partie du réseau d’influence chinois. Le SCRS a tenté en vain de convaincre le premier ministre de retirer sa candidature. Un des alliés de Han est l’ancien ministre libéral ontarien Michael Chan, un « kingmaker politique et un collecteur de fonds libéral essentiel » dit Global, et en ce moment vice-maire de la ville de Markham. Global rapporte que le SCRS le soupçonne d’avoir « secrètement fourni des informations politiques au consulat de Toronto et a également promis d’attaquer les détracteurs du Parti communiste chinois. » Chan, comme le député Han, nie tout.

L’opération d’influence chinoise pour l’élection de 2019 aurait visé 11 circonscriptions de la région torontoise.

Pour l’élection de septembre 2021, le consulat chinois de Vancouver a contribué à faire battre le député conservateur Kenny Chiu, très critique de la répression opérée par la Chine dans son Hong Kong natal. Selon des documents du SCRS consultés par le Globe and Mail, le consulat a demandé à des entreprises sous contrôle chinois d’embaucher des étudiants et de les prêter aux organisations du Parti libéral du Canada. Ces étudiants, et d’autres, étaient aussi chargés de récolter des fonds et de rembourser illégalement aux donateurs la part du don qui n’ouvre pas droit à un crédit d’impôt fédéral. Les espions canadiens rapportent que le consulat était extrêmement satisfait de l’impact croissant de ses opérations d’influence ayant également selon eux contribué à défaire la conservatrice Alice Wong. L’examen des résultats électoraux dans des circonscriptions à forte concentration de Canadiens d’origine chinoise indique qu’un renversement de tendance a coûté les postes de deux autres conservateurs, dans Richmond Centre à Vancouver et Markham-Unionville à Toronto. Après l’élection, le leader conservateur d’alors, Erin O’Toole, estimait que l’action de désinformation chinoise avait coûté huit ou neuf sièges à son parti.

Le Parti libéral n’avait certes pas besoin de l’aide chinoise pour remporter l’élection, et le résultat global n’a pas été affecté, comme aime le répéter le premier ministre. Cependant, son parti est le grand bénéficiaire de l’influence chinoise, et il appert que des actes illégaux ont été commis dans le financement de son parti à Vancouver et que les règles internes libérales prêtent le flanc à ces manipulations.

Pierre Poilievre accuse Justin Trudeau de ne pas vouloir agir contre l’influence chinoise, car elle sert ses intérêts. L’explication la plus charitable est la suivante. Comme son père, qui avait reconnu diplomatiquement la Chine et y était traité en héros, et comme Jean Chrétien, qui fut le premier à casser l’isolement diplomatique chinois après le massacre de Tian’anmen, Justin Trudeau a été obnubilé par les perspectives de succès canadien en Chine et a sans doute jugé qu’il y avait davantage de pétales que d’épines dans cette relation.

Il ne serait pas le premier de sa lignée à avoir été berné. Dans leur livre de 1961 Deux innocents en Chine rouge (Éditions de l’Homme), Pierre Trudeau et Jacques Hébert célèbrent « avec quel succès le gouvernement chinois s’emploie à tirer son peuple d’une misère plusieurs fois millénaire ». Leur voyage a eu lieu en septembre 1960, alors que l’insensé Grand Bond en avant de Mao avait provoqué ce qu’on appelle désormais « la grande famine chinoise » (1959-1961). Jugée pire famine de l’histoire de l’humanité, elle conduisit au tombeau, par pure incompétence et folie des grandeurs, entre 15 et 55 millions de Chinois. C’est sans doute pour célébrer cette belle innocence que l’État chinois a voulu financer une statue en l’honneur de Pierre Elliott, qui, sous influence, n’avait rien vu, rien compris.
 

Père, chroniqueur et auteur, Jean-François Lisée a dirigé le PQ de 2016 à 2018.

Ce texte fait partie de notre section Opinion qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.

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