Technologie: L'avenir de la radio, une réflexion

Au contraire, s'il existe un média qui n'est aucunement menacé par ces nouvelles technologies, c'est bien la radio. Toutefois, l'arrivée de nouvelles clientèles aux habitudes de consommation fort différentes de celles de leurs aînées et le passage à l'ère numérique doit inciter ses dirigeants à faire évoluer la vieille dame. Bref, que mon chef de pupitre soit rassuré, encore une fois, j'évite le mot révolution au profit d'évolution.

Depuis toujours, la radio a été un média d'instantanéité et de proximité. On l'écoute en temps réel et dans un territoire donné. La radio est d'ailleurs le seul média où l'auditeur a l'impression d'être partie prenante d'une conversation avec l'animateur et ses invités. Le seul grand changement qu'a connu la radio fut lorsque les radios portatives et celles installées dans les automobiles furent introduites. Grâce à ces innovations, il était dorénavant possible écouter la radio à l'endroit de son choix, avec toujours toutefois, ces contraintes de temps et de territorialité (sauf dans le cas d'émissions diffusées sur de grandes chaînes nationales ou des réseaux privés).

La donne change

L'arrivée d'Internet a cependant changé cette donne. De média «temps réel» et confiné à un territoire donné, la radio est devenue un média que l'on pouvait «consommer» au moment de son choix et qui voyait son territoire exploser. Dorénavant, «l'antenne Internet» de Radio-Canada permet à la radio d'état d'atteindre ses auditeurs sur l'ensemble de la planète. Cependant, malgré l'abolition de ces contraintes de temps et de territoire, la mise en ligne de segments d'émissions de radio oblige l'auditeur à être cloué à son ordinateur. Or, on le sait, l'expérience radio, car c'est d'une expérience qu'il s'agit, se vit très mal assis à son bureau, dans une chaise trop souvent inconfortable. La radio s'écoute confortablement dans son lit, dans son auto, dans le bain, en préparant le déjeuner, en travaillant, en faisant son ménage ou tout simplement en faisant l'amour.

Cependant, il semble que l'arrivée de la baladodiffusion (podcasting) contribuera à faire exploser les contraintes de la radio. Tout comme le Tivo, un enregistreur sur disque dur connu aussi sous le nom d'enregistreur numérique personnel (ENP), est en train de changer les habitudes de consommation des téléspectateurs, la démocratisation des lecteurs numériques comme le iPod en fera de même pour la radio.

Or, s'il est maintenant possible de transférer des fichiers audio d'un diffuseur vers son iPod avec une facilité déconcertante, les nouveaux outils technologiques permettent aussi à quiconque de devenir lui-même un créateur de contenu. Tous peuvent dorénavant devenir des «radiodiffuseurs». Cependant, tout comme pour les blogues, seuls ceux qui possèdent ce don de transmettre des idées par la voix se démarqueront de la cacophonie et du chaos et passeront des ligues amateurs aux professionnelles. Encore une fois, le contenu est roi.

Radio satellite

Mais outre les radios Internet, quid de cette nouvelle radio qui commence à percer aux États-Unis, la radio par satellite? Le principe de fonctionnement est en fort simple: contrairement à la radio traditionnelle qui utilise antenne et émetteur, la radio satellite utilise comme émetteur et antenne des simples... satellites dont les faisceaux d'ondes radios balayent en tandem le territoire nord-américain. Mais attention, la radio satellite ne sera pas gratuite comme l'est la radio traditionnelle: pour la capter, tout comme la télé payante, il faudra souscrire à un abonnement mensuel en plus d'acquérir de nouveaux récepteurs.

D'ailleurs, Radio-Canada, en partenariat avec la principale société de diffusion sur radio satellite, Sirius, a présenté une demande au CRTC afin de monter une nouvelle programmation pour le satellite.

Certains croient que l'arrivée sur les ondes de la radio satellite du controversé animateur américain, Howard Stern sera le coup de pouce qui fera basculer les auditeurs vers cette nouvelle radio. C'est à voir, car, à mon avis, un grand danger guette l'existence même de la radio satellite à savoir la présence de deux grands consortiums engagés dans une concurrence féroce que sont XM Satellite Radio et Sirius.

En effet, chacun de ces groupes tente de convaincre les constructeurs automobiles d'installer en standard leur récepteur à eux, un récepteur incompatible avec celui de son concurrent. Imaginez donc la situation: à supposer que la SRC obtienne sa licence du CRTC avec Sirius, il faudra conduire une voiture construite par Aston Martin, Audi, BMW, Chrysler, Dodge, Ford, Infiniti, Jaguar, Jeep, Land Rover, Lincoln, Mazda, Mercedes-Benz, Mercury, Nissan et Volvo pour la capter. Quand aux conducteurs de GM, Honda, Hyundai, Toyota, Nissan ou Volkswagen, vous n'aurez qu'à passer votre chemin.

Nouveaux défis

De plus, l'émergence de la radio satellite et des technologies de type baladodiffusion engendreront de nouveaux défis. En effet, ces «nouvelles antennes» risquent de faire exploser les notions de territorialité du droit. Par exemple, bien que tous savent qu'Internet est un grand réseau mondial, on sait toutefois moins que la radio satellite ne sera pas uniquement diffusée au Canada. Par sa nature, les auditeurs américains seront à même de capter les émissions canadiennes vice-versa. Qu'en est-il d'un animateur canadien qui diffame une personnalité américaine ou l'inverse? Avec l'explosion des notions de territorialité, les diffuseurs devront aussi revoir leurs ententes avec les associations d'ayants droit, parce que les ententes actuelles avec la SRC par exemple ne concernent qu'une diffusion sur le territoire canadien.

Ces nouvelles technologies sont aussi une occasion pour les diffuseurs. Par exemple, un diffuseur comme Radio-Canada pourrait agréger au centre d'un portail tout numérique, les radios Internet (podcasts) les plus prometteuses afin d'offrir à ses auditeurs un contenu 100 % Internet de qualité? Nombreux seraient les défis à relever, droits d'auteur, éthique, respect des normes journalistiques, etc. Il y aurait aussi toute la notion de maillage entre ces amateurs prometteurs et les artisans professionnels de la radio. Mais quel extraordinaire potentiel pour la radio. Imaginez par exemple une émission où un de ces amateurs, passionné de musique québécoise, offrirait des émissions quotidiennes, qui pourraient par la suite, être reprises sur la Première Chaîne dans le cadre de reportages. Si la SRC ne le fait pas, d'autres y réfléchissent en ce moment.

Pas une fin en soi

Et la suite? La baladodiffusion ou la radio satellite sont-elles une fin en soi? Surtout pas, ce n'est qu'un simple début, car ces technologies ne font que changer notre façon de consommer la radio. Par exemple, Virgin Radio annonçait récemment qu'il serait possible de capter ses chaînes radio sur les téléphones de troisième génération. Et la SRC? Dix contre un qu'elle offrira bientôt ces émissions sur ces nouveaux canaux de diffusion. Mais ce ne sont que des technologies mineures qui ne changeront fondamentalement rien à la production radio.

La véritable révolution pour la radio sera de passer d'un mode traditionnel de «one-to-many» à celui de «many-to-many», c'est-à-dire d'un mode diffusion, qui ne fait que pousser l'information vers l'auditeur en un mode où, sachant que tout est conversation, il serait possible pour la radio de migrer vers un mode plus interactif, où l'auditeur serait partie prenante de la programmation. Dans ce domaine, la BBC s'illustre clairement comme un chef de file avec des projets comme le «BBC's Ten Hour TakeOver».

Déjà, à l'écoute des chaînes parlées, on perçoit un changement dans la relation entre auditeurs et artisans de la radio. Le bon vieux courriel a redéfini cette relation. Désormais, les auditeurs réagissent quasiment en temps réel à des propos prononcés en ondes. Quelques minutes suivant une entrevue percutante, les auditeurs se prononcent et peuvent entendre l'animateur ou l'animatrice commenter leurs réactions. Ces commentaires suscitent à leur tour d'autres réactions qui ne peuvent qu'enrichir le contenu d'une émission. N'oublions jamais que la somme des informations détenues par l'ensemble des auditeurs font qu'ils en savent plus qu'une seule personne.

L'exemple de last.fm

Une possible radio du futur? Une radio comme Last.fm l'est, c'est-à-dire une radio qui vous laisse créer votre propre programmation. Vous choisissez vos pièces musicales favorites, et par la suite, une fois la programmation effectuée, le système recherche des gens ayant les mêmes intérêts que vous.

De même, en utilisant les étiquettes (tags), ces nouvelles ontologies popularisées par des services comme Flickr, Del.icio.us ou Technorati, des auditeurs préférant la radio parlée seraient à même de se composer une programmation spécialisée. Supposons que les enjeux sociaux m'intéressent: je pourrais me rendre sur le site de la SRC, rechercher dans la liste d'émissions une programmation étiquetée «enjeux sociaux» qui proviendraient des archives audio d'Indicatif Présent, Macadam Tribus ou Maisonneuve à l'écoute et me faire une programmation 100 % personnalisée sur mon iPod que je pourrais écouter à ma convenance. De plus, je pourrais par la suite partager avec d'autres cette programmation afin qu'elle soit enrichie par des contributions extérieures. Utopique tout ceci? La question n'est pourtant pas de savoir SI comme plutôt QUAND cela sera une réalité.

Les générations montantes

Mais, pourquoi la radio ferait-elle tous ces changements? La radio ne se porte-t-elle pas à merveille? Tout simplement à cause des générations montantes qui, demain, seront les nouvelles clientèles. Contrairement à nous qui ne sommes que de simples immigrants dans un monde composé de 0 et de 1, ces nouvelles clientèles sont les premières générations natives d'une civilisation entièrement numérique.

Leur menu quotidien se compose d'une dose d'information radio, un peu de télé, un soupçon de journaux et beaucoup d'Internet. Leurs outils: l'ordinateur oui, mais aussi le téléphone portable, les assistants numériques personnels et aussi les lecteurs numériques personnels (iPod, TiVO, etc.). Un jour viendra, et il est proche ce jour, où tous ces appareils convergeront l'un dans l'autre.

Or, il faut savoir que ces nouvelles clientèles ne veulent pas se faire imposer leur façon de consommer. Bien qu'elles vivent dans l'instant présent, leur consommation média se fera au moment où ils le voudront bien, à l'endroit de leur choix, que cela plaise ou non aux diffuseurs.

Il faut aussi savoir que ces prochaines clientèles ne seront pas formées par de vastes groupes. Ces jeunes qui aujourd'hui, sont âgés de 10 à 15 ans, seront plutôt intéressés par des marchés de niches correspondant à leur groupe d'âge et à leurs intérêts. Bref, il est clair qu'un défi générationnel important est en émergence. Les diffuseurs devront donc déchiffrer les habitudes de ces nouvelles clientèles s'ils veulent développer de nouvelles stratégies.

Crise de confiance

Les diffuseurs devront aussi comprendre et s'adapter à cette nouvelle donne qu'est la crise de confiance profonde qui ébranle les relations entre les citoyens et les médias. Cette crise, qui touche tous les médias, a des répercussions profondes sur les habitudes de consommation médias de ces nouvelles clientèles. Comme nous le disions plus haut, en plus des sources habituelles, ces jeunes s'abreuvent à des sources alternatives, comme les blogues ou les carnets combinant des contenus textuels, audio ou même vidéo. En composant avec les médias alternatifs et en s'associant avec eux afin de créer, comme nous le suggérions, une chaîne 100 % Internet, les grands diffuseurs détiennent entre leurs mains une partie de la solution à cette crise de confiance. Espérons qu'elles aient l'audace de la faire.

***

Chère Madame la ministre,

Voici donc que vous nous annoncez une refonte de la loi du droit d'auteur afin de contrer les échanges illégaux de fichiers musicaux sur Internet.

Vous vous apprêtez donc à donner du mordant à une loi somme toute désuète et à protéger, par le fait même, les créateurs.

Enfin diront certains. Bravo pour le bel effort. Mais je crains que vous ne soyez un tantinet en retard sur les «habitudes» de consommation des nouvelles clientèles.

Voyez-vous, les jeunes (et les moins jeunes) commencent à délaisser la fréquentation des réseaux d'échange P2P. La nouvelle tendance qui se dessine? Au lieu de télécharger des fichiers à la pièce, on échange le contenu entier de son iPod entre copains.

Bref, ce sont des milliers de fichiers qui s'échangent en quelques minutes de iPod a iPod. Bref, il est dorénavant impossible aux majors du disque de retrouver ces «pirates» de l'ère moderne car l'échange ne se fait plus par Internet. De même, impossible aux fournisseurs d'accès Internet de les livrer en pâture à la justice.

Désolé, mais, encore une fois, les nouvelles avancées technologiques vous ont prise de court.

***
- Société Radio Numérique

www.radionumerique.ca/siteSRN/index.php?langue=fr
- Last.fm

www.last.fm/
- BBC's 10 Hours Takeover

www.bbc.co.uk/radio1/djs/tenhour/
- Reinventing Radio: Enriching Broadcast with Social Software

www.oreillynet.com/pub/wlg/6701
- ETC2005: Clay Shirky: Ontologies and Tags

www.hyperorg.com/blogger/mtarchive/003803.html
- ETC2005: Reinventing Radio

www.hyperorg.com/blogger/mtarchive/003793.html

Jean Lalonde: De l'Internet poussé par l'offre à l'Internet défini par la demande

www.amelioraction.ca/carnet/archives/001034.php?prov=carnet-1:cartier

Michel Cartier: le Web de 3e génération

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