Loué soit Amazon !

La santé, ça n’a aucun prix. Pour tout le reste, il y a un forfait par abonnement. Dans un monde où on ne peut plus rien se payer, la vie en location permanente est en train de devenir la solution à un peu trop de problèmes…

C’est une grosse nouvelle, dans le fond, qui a été faite un peu en douce par Amazon la semaine dernière : moyennant cinq dollars américains par mois, les consommateurs américains qui paient déjà chaque mois 15 $US pour souscrire à son service de fidélisation Prime pourront se faire livrer l’un ou l’autre d’une soixantaine de médicaments sur ordonnance en quantité illimitée tous les mois.

Dans un marché, les États-Unis, où les dépenses annuelles par ménage pour des médicaments et autres soins de santé représentent, à 12 300 $US (16 380 $CAN), un peu plus du double de la moyenne des autres pays de l’OCDE (qui est de 5800 $US (7724$ CAN), qui est aussi le montant moyen payé chaque année au Canada), c’est toute une aubaine pour les 150 millions d’Américains qui achètent déjà les médicaments compris dans cette offre.

Pour Amazon, c’est une tactique qui a déjà fait ses preuves : vendre à un prix moindre des produits populaires pour s’imposer comme éventuel principal acteur dans un marché ciblé, pour ensuite en contrôler les prix et les marges, c’est ce que fait Amazon depuis ses débuts en tant que simple libraire en ligne.

Les deux dernières années ont accéléré le virage numérique de la santé. Sans surprise, c’est un virage qui se fait principalement au bénéfice du privé, partout dans le monde, y compris au Canada et au Québec.

L’économie de l’abonnement

Cela fait quelques années qu’on parle dans le secteur technologie de « l’économie de l’abonnement ». Évidemment, tout le secteur du divertissement a fait le saut il y a des années déjà : télévision, musique, jeu vidéo… La plupart des gens louent une voiture qu’ils remplacent tous les quatre, cinq ou huit ans sans arrêter de payer.

Au prix où se vendent les maisons, on a l’impression qu’on ne verra jamais la fin de son hypothèque. Ce n’est pas tellement différent d’être locataire, quand on pense que la banque demeure propriétaire de son logement tant qu’on n’a pas remboursé jusqu’au dernier sou…

Évidemment, ce modèle fait l’affaire des entreprises. Il est plus facile pour elles de faire des prévisions et de rassurer les actionnaires sur leurs revenus à venir lorsque leurs clients paient chaque mois un montant qui, en plus, peut être augmenté à tout moment sans préavis. L’horizon financier est moins prévisible quand on vend des produits et services moyennant un seul paiement unique…

Le public est moins convaincu. La firme Deloitte publiait un rapport à ce sujet, l’été dernier, selon lequel une majorité des consommateurs préfèrent payer une fois et devenir propriétaires de leur acquisition, plutôt que de la « louer » en échange d’un paiement mensuel à durée déterminée (ou pas).

Gare à vos cartes de crédit !

La nouvelle vague d’adoption du modèle par abonnement est plus audacieuse : elle va au coeur des services qui jusqu’ici étaient réservés au secteur public. La santé, bien entendu, et aussi l’éducation.

Microsoft et Google se chamaillent avec Apple pour vendre leurs tablettes aux écoles de la planète. Ils font aussi des pieds et des mains pour imposer leurs applications en version « éducative » au réseau scolaire selon une formule par abonnement semblable à celle proposée aux entreprises. L’aide parascolaire aux élèves en difficulté est aussi privatisée et elle a adopté la même approche. Au moins, dans ce cas-là, l’entreprise qui mène le bal, nommée Paper, est-elle au moins établie à Montréal.

En transport, si l’industrie automobile arrive à réaliser son rêve éveillé d’un monde où les autos sont électriques, autonomes et offertes au public sous la forme d’un parc de véhicules partagés par l’ensemble des clients d’un constructeur, on n’aura plus besoin de réseaux de transport en commun. On l’aura essentiellement privatisé.

C’est le REM, mais en plusieurs fois mieux : du transport collectif sur mesure, vendu par abonnement, par des constructeurs qui laisseront la facture d’entretien des infrastructures aux gouvernements.

Un autre avantage rarement cité de l’économie de l’abonnement est qu’il est plus difficile pour les consommateurs de garder un registre serré de tous les services auxquels ils ont accès. Déjà, seulement dans le marché de la télévision et du cinéma, les consommateurs nord-américains sont abonnés en moyenne à trois ou à quatre services concurrents différents, mais ne les consultent pas tous à la même fréquence.

Le coût du service de livraison à volonté de médicament RxPass d’Amazon s’ajoute au programme Prime. Le client moyen qui voudra résilier son abonnement devra se désabonner deux fois plutôt qu’une… Les gens dont les finances personnelles sont un fouillis ne sont pas au bout de leurs peines. À moins qu’il existe quelque part sur Internet un cours privé vendu par abonnement qui pourra les aider à respecter leur budget ?

De toute façon, si jamais toutes ces mensualités congestionnent vos cartes de crédit à un point tel que vous ne pouvez plus rembourser, rassurez-vous : il existe des consolidateurs de dettes qui se feront un plaisir de racheter vos soldes impayés pour vous les revendre à un prix modique… remboursable durant le restant de vos jours !

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