Raciste, moi! Voyons donc…

Le racisme est une plaie sous bien des latitudes. On le voit souvent exploser dans des manifestations et à pleins réseaux sociaux. Plus souvent embusqué avant de se pointer sans crier gare. Reste que le sujet demeure délicat à aborder chez nous. « Ça ne touche qu’une minorité ! » « N’allez surtout pas complexer les Québécois en les traitant de racistes ! » « C’est plus grave aux États-Unis et ailleurs ! » Ou, avec un ton méprisant et sans appel : « Maudit woke ! » Trop facile ! L’empêcheur de tourner en rond, qui tend ce miroir trouble à une partie des siens, en essuie des belles.

On ne vit pas ailleurs, rappelons-le. Autant analyser la situation au foyer sans grimper dans les rideaux. Les Québécois se font seriner : « Soyez fiers de vous. » Mais depuis quand la fierté exclue-t-elle la lucidité qui aide à s’aiguiller ? En effet, on la voit bel et bien suinter de l’arbre, cette vieille méfiance de certains envers « l’autre ». Pas chez tout le monde et à des degrés divers, bien entendu. La peur de l’étranger, du différent, du Survenant, du voleur de job, du basané, du Bill Wabo étire pourtant ses racines profondes. Dans une petite société distincte comme le Québec, la crainte de perdre sa langue et sa culture engendre des crispations identitaires, lesquelles commandent de nécessaires mécanismes d’autoprotection. Le climat peut dégénérer. Après les accommodements raisonnables, la « Charte des valeurs », les questionnements sur le racisme systémique et de la Loi sur la laïcité de l’État, le Québec peine encore à tricoter sa pure laine avec les fils de la diversité.

En 2020, l’affaire Joyce Echaquan suscitait une onde de choc. « Quoi ? Dans un hôpital de chez nous, traiter aussi mal une femme atikamekw ? Pas possible ! » D’un scandale à l’autre, on comprend mieux les Premières Nations. Notre perception des immigrants gagnerait aussi à s’affiner collectivement.

À Télé-Québec, le documentaire Essentiels de Ky Vy Le Duc aide des spectateurs à mieux saisir les enjeux complexes de la cohabitation. Cette plongée dans le quotidien des travailleurs temporaires étrangers et des demandeurs d’asile place notre société face à ses contradictions. Terribles conditions de vie, salaires au bas de l’échelle et bâtons dans les roues pour obtenir d’Ottawa la carte de résidence permanente. Mais qui sont ces parias ?

Ils collectent nos ordures et lavent nos parquets. Ils ramassent les fruits et légumes qui nous nourrissent. Suffit d’entrer dans un hôpital pour voir à quel point les tâches le plus ingrates sont en général refilées aux auxiliaires issus de l’immigration. Comme dans bien des pays occidentaux, les corvées que les gens de la place rejettent du pied sont pour leur pomme. Voleurs de jobs, vous dites ?

On se laisse hypnotiser par les seuils d’immigration à atteindre ou pas au Québec. Mais cette enquête montre en parallèle l’existence d’un statut en hausse : celui du travailleur temporaire… permanent. Avec la crise de la main-d’oeuvre appelée à perdurer, un grand nombre de ces migrants demeurent parmi nous pour y rester, quoique non reconnus. Sans filet de protection — surtout quand ils bossent pour un employeur unique — sans avantages sociaux, exploités parfois jusqu’au trognon. Voulons-nous vraiment être complices de cette société d’embauche à deux vitesses ? demande en substance le documentaire. Pas vraiment.

Reste à courir au cinéma, où Respire d’Onur Karaman — lauréat du meilleur film québécois à Cinemania — prendra l’affiche vendredi. Avec son quatrième long métrage, ce cinéaste né en Turquie gagne en puissance d’expression et l’immigré en lui rugit. L’image de son film est sombre, l’issue, désespérée avec des lueurs au milieu. Karaman embrasse parfois trop large, mais frappe fort. Non manichéen, ce Respire. De Fouad, adolescent d’origine marocaine harcelé à l’école, à son père (admirable Mohammed Marouazi) qui peine à trouver un emploi d’ingénieur et gère un resto de quartier, toutes les nuances de l’adaptation au milieu et du rejet se dessinent.

Surgit aussi Max, la mi-vingtaine, Québécois de souche, comme on dit, floué par son employeur, bientôt entraîné dans une spirale violente. Son père est bienveillant. Celui de Fouad aussi. Leurs fils des deux origines ruent dans les brancards. Tous les personnages seront victimes des circonstances nées de préjugés ambiants. Dans les quartiers chauds où des gens se cognent dessus à bout de frustrations, le racisme trouve un terreau particulièrement fertile. Conclusion présumée : changeons le système. Oui, mais comment ?

Sans répondre, Respire réconcilie malgré tout ceux qui se regardaient hier comme chien et chat. Juste en montrant aux spectateurs les humains derrière les étiquettes. Juste en proposant devant sa porte : « On vit comme ça à la maison. Entrez ! »

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