Une hausse du taux directeur de trop?

La pertinence de cette nouvelle hausse, de 25 points de base, fera débat. Mais cette fois, une pause est ancrée avec un taux directeur à 4,5 %. Une pause conditionnelle, prévient toutefois la Banque du Canada, qui jette un regard réprobateur sur les hausses salariales.

« Nous nous attendons à maintenir le taux directeur au niveau actuel pendant que nous évaluerons l’incidence de son augmentation cumulative de 425 points de base. Nous avons haussé les taux rapidement, et il est maintenant temps de faire une pause pour déterminer si la politique monétaire est assez restrictive pour ramener l’inflation à la cible de 2 % », a souligné mercredi le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem. « Je souhaite préciser qu’il s’agit d’une pause conditionnelle ; elle n’aura lieu que si l’évolution de l’économie est généralement conforme aux perspectives présentées dans le Rapport [sur la politique monétaire]. »

Cette hausse additionnelle, une huitième depuis mars 2022, était-elle nécessaire ? Oui, nous dit la banque centrale, qui parle d’une économie encore en surchauffe. Parmi les risques énumérés dans le Rapport sur la politique monétaire, publié également lundi, elle soulève celui d’une inflation des prix des services ne s’ajustant pas aussi vite que prévu. Aussi, la croissance des coûts de main-d’oeuvre pourrait être plus élevée et plus persistante. « On ne voit que peu de signes d’apaisement des tensions sur les marchés du travail. Le nombre de postes vacants a légèrement diminué, mais reste élevé, le taux de chômage est proche des creux historiques et de nombreuses entreprises continuent de faire état de pénuries de main-d’oeuvre », écrit l’institution.

« La croissance des salaires demeure généralisée et semble se maintenir entre 4 % et 5 %. […] À moins que la croissance de la productivité ne devienne étonnamment forte, il ne sera pas possible d’atteindre la cible d’inflation de 2 % si la croissance des salaires se maintient dans cette fourchette », prévient-elle.

Quant à l’inflation des prix des services, la hausse du loyer de l’argent devrait faire son oeuvre et peser sur les dépenses discrétionnaires. « On estime que les paiements d’intérêts sur les prêts hypothécaires des ménages représentent environ 4,5 % du revenu disponible au début de 2023, comparativement à 3,2 % à la même période en 2022. » Ce poids devrait continuer d’augmenter à mesure que les propriétaires renouvelleront leur prêt. « Le bas niveau de confiance des consommateurs et la diminution de la richesse des ménages […] restreindront aussi les dépenses », poursuit le rapport.

Tout cela alors que les mesures de l’inflation dite fondamentale, qui fait abstraction des écarts transitoires de l’inflation mesurée par l’Indice des prix à la consommation (IPC), sont coincées autour de 5 %.

En toile de fond, la Banque du Canada a toutefois revu sa cible de croissance de l’inflation à 3,6 % en variation annuelle cette année, contre 4,1 %, qui était attendue dans le Rapport sur la politique monétaire d’octobre. Aussi, elle publie un graphique — qui accompagne le texte de mon collègue Éric Desrosiers — faisant ressortir une forte décélération de l’inflation depuis mai, selon une mesure plus actuelle de l’inflation retenant la variation sur trois mois de l’IPC. Pour l’institution, le fait que les taux trois mois soient en dessous des hausses sur un an signifie que l’inflation fondamentale devrait se décrocher du 5 % et entreprendre sa descente.

Récession plus sérieuse ?

Ce graphique vient d’ailleurs soutenir la thèse des économistes pour qui la Banque du Canada aurait dû faire une pause dès janvier. À Oxford Economics, on rappelle que l’économie canadienne est fortement sensible à la hausse du loyer de l’argent en raison notamment de l’endettement élevé des ménages et de la surévaluation des prix de l’immobilier résidentiel. Pour la firme de recherche, l’économie canadienne en est déjà aux premiers stades de la récession.

Pour la Banque Nationale, la hausse était déjà abrupte et suffisante. S’inspirant des récents indicateurs économiques, de la chute de confiance des ménages et des entreprises et du degré d’inversion de la courbe de rendement, les analystes de la Nationale estiment que la Banque du Canada s’est désormais engagée trop loin dans sa campagne d’austérité monétaire. Ils ajoutent que la banque centrale pourrait être surprise par la rapidité du retour de l’inflation à la cible, qu’ils voient quelque part au second semestre de 2023.

Côté récession, l’activité économique sera plus faible que ne le prévoit la banque centrale. D’ailleurs, les économistes invités lors de la retraite d’hiver du cabinet de Justin Trudeau en prévision de la rentrée parlementaire exhortaient les ministres à se préparer à un ralentissement majeur.

Selon les propos recueillis mardi par La Presse canadienne, « nous pouvons nous attendre à ce que l’économie ralentisse considérablement. Nous pouvons nous attendre à ce que le taux de chômage augmente », a déclaré l’ancienne sous-gouverneure de la Banque du Canada et chercheuse principale au Griswold Center for Economic Policy Studies de l’Université Princeton, Carolyn A. Wilkins.

Il y a des « risques sérieux », a renchéri Kevin Milligan, professeur d’économie à l’Université de la Colombie-Britannique. Dans un rapport rédigé par l’ancien gouverneur de la Banque du Canada, David Dodge, et l’ancien conseiller libéral en politique financière, Robert Asselin, on évoque une « forte probabilité d’une récession plus grave » cette année.

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