Le vide

Le livre était au fond d’une boîte, attendant là depuis des années, après qu’il eut fini son petit travail de symbolisation auprès de mon fils. Le vide, album jeunesse d’Anna Llenas, sorti en 2016, a refait surface dans ma vie, cette semaine, au moment même où le Québec vivait un vaste « lendemain de veille » collectif en prenant connaissance des nouvelles recommandations en matière de consommation d’alcool.

Tous les soirs de la semaine, j’ai ainsi lu et relu Le vide à ma fille de six ans, qui m’a offert le plus beau des spectacles en réagissant à sa lecture. La beauté qui se lit sur un visage humain, au moment où du sens vient se déposer sur un vécu qui, jusque-là, était comme « orphelin de langage », ne cessera jamais de m’émouvoir.

C’était la première fois qu’on venait légitimer pour elle l’existence de ce vide, ce petit trou au centre d’elle-même, qu’elle ressentait sans pouvoir le désigner. C’est en effet la force de ce magnifique album que celle de nous rappeler que ce vide existe en chacun de nous, qu’il est source d’angoisse, mais aussi d’attachement, d’imagination, de création. Il y est même question de « bouchons », en clin d’oeil à tout ce qu’on met dedans, pour ne plus le sentir, ce vide.

Le vide, le manque, l’absence, ce petit centre mou, éternellement vacant en nous, qui nous effraie tout autant qu’il est susceptible de nous allumer, nous propulser, nous rendre désirants, incarnés, humains vivants.

Le vide.

 

Ce vide, sorte de fragment du néant déposé en nous, celui qui nous avale certains soirs de janvier, à l’heure bleue, en revenant du travail, est-ce bien lui dont nous avons pressenti les tremblements au moment où nous apprenions que chercher à le combler de substances délicieuses pouvait nous jeter dedans bien plus que nous en sauver ?

Ce vide, celui dont nous ne parlons pas ou très peu, bien qu’il soit caché derrière bien des symptômes psychopathologiques contemporains, ce vide, qu’on dit spirituel, affectif ou existentiel, n’est-ce pas lui que nous craignons tous de rencontrer, quelque part entre les deux seuls verres de vin permis selon les nouvelles recommandations ?

Un petit face-à-face avec son vide à soi, sa vie, ses échecs, ses relations et ses aspirations, à jeun, a de quoi effrayer, évidemment.

La nécessité de remettre en question notre rapport à toutes ces substances qui nous permettent parfois de supporter le poids de l’existence — y compris celles obtenues par prescription médicale — s’impose. Les données choquent et réclament à nouveau qu’on s’interroge sur ces liens éthiquement douteux entre les sociétés d’État générant des revenus issus des misères affectives de toute une population et un système de santé toujours au bord de l’effondrement.

Toutefois, ce qui me frappe cette semaine dans l’empressement, la frayeur, la montée des justifications d’un côté et la condamnation moralisante de l’autre, c’est la réaffirmation du mythe apollinien si dominant dans notre culture qui, empirisme aux poings, dicte les nouvelles normes de la vie sans faille, sans ombre, sans vide, sans tragédie — sans Dionysos, évidemment — et presque sans finitude.

Si l’abstinence est, sans l’ombre d’un doute, une expérience facilitant la conscience de soi et la prise en soin de nombreuses blessures affectives, elle est parfois seulement mue par une « variation sur un même thème » : la fuite du vide, celui-là même que, la minute d’avant, nous cherchions à combler à grands coups de pinot noir.

Le désir de correspondre à la perfection, le culte de l’irréprochable étant aujourd’hui omniprésent, c’est parfois par peur, par conformisme ou par désir illusoire d’échapper au vide que nous devenons des ayatollahs du bien vivre, comme si nous allions y échapper, nous, à la mort, à la maladie, au tragique de l’existence, parce que nous avons suivi les recommandations.

Si fuir le vide dans l’alcool ne sert à rien, l’éviter par une soumission désincarnée nous maintient parfois dans une même immaturité psychoaffective, une sous-posture de soi, une position infantile face à notre propre vie.

Notre époque est belliqueuse et chérit son langage guerrier. Nous faisons la guerre aux virus, aux cancers, à certaines substances et aux listes d’attente. Nous ferons désormais une guerre plus serrée à l’alcool. Ces luttes sont non seulement nobles, mais elles mènent à des avancées notables. Nous apprenons que la génération Z boit moins, notamment en Grande-Bretagne, ce qui est évidemment réjouissant.

Reste que le travail clinique auprès d’adolescents a tendance à modérer nos réjouissances, ne nous permettant pas d’ignorer ce qui se trame aussi, dans l’ombre de nos triomphes. Nous y recueillons les récits d’une jeunesse habitée par une recherche de contrôle absolu qui, malheureusement, jongle avec les psychopathologies s’y rattachant : anxiété et dépression en tête de liste, troubles alimentaires, obsession de l’image, isolement et autres dépendances modernes telles que celle à l’écran ou à d’autres substances.

Boire ou ne pas boire, là n’est peut-être pas toujours la question. C’est surtout notre histoire avec la substance, notre rapport à la fois collectif et intime avec celle-ci qu’il importe de mettre en question. Ce rapport est complexe, porteur de paradoxes, ambivalent et fascinant, comme la psyché humaine l’est toujours. L’excès est parfois du côté de la morale, ce qui, de manière compensatoire, a tendance à mettre en place des bacchanales encore plus destructrices.

Comme dans le livre de Llenas, il me semble que ce qui importe le plus a quelque chose à voir avec l’histoire intime et profonde que chacun entretient avec ce « vide en soi », celui qu’on cherche tous un peu à éviter, mais duquel, pourtant, pourraient jaillir de formidables univers pleins de sens.

Appel aux récits

Nous avons tous et toutes notre histoire personnelle avec l’alcool. Cette semaine, racontez-moi la vôtre à nplaat@ledevoir.com.


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