Hésitations allemandes

Un peu d’histoire… Des tanks allemands allant se battre contre l’armée russe dans les plaines d’Ukraine, voilà qui rappelle de sombres souvenirs. Et même si ces souvenirs ont aujourd’hui 80 ans, que 2023 et 1943, c’est très différent, et que des détails importants de cette tragédie passée sont négligés ou dissimulés… il n’empêche, ça coince et ça fait mal.

L’Allemagne hésite à approuver la fourniture à l’armée ukrainienne de chars « deutsche Qualität » (les fameux Leopard 1 et 2 détenus par une douzaine d’armées européennes), que Kiev réclame à cor et à cri, soutenant que chaque jour d’hésitation tue des Ukrainiens.

Pays guidé, depuis 1945, par un idéal pacifiste, même s’il est simultanément grand producteur d’armements, l’Allemagne a gardé un complexe de culpabilité historique face à la Russie en tant qu’État successeur de l’URSS — l’URSS attaquée en juin 1941 par le Troisième Reich (après avoir été son alliée).

L’ironie, c’est que cette réticence (compréhensible et moralement fondée) est aujourd’hui encouragée par une méconnaissance des détails.

Lorsque les Panzer allemands sont entrés en Ukraine en 1941-1942, l’armée nazie y a commis des atrocités… contre les soldats soviétiques (dont énormément d’Ukrainiens) et contre des civils ukrainiens, juifs et non juifs. Le plus grand nombre, en Ukraine, a vécu l’épisode comme une invasion sauvage et une tragédie.

Tout cela pour dire qu’une impulsion morale basée sur des souvenirs moins sélectifs… aurait pu aboutir à un réflexe opposé, qui pourrait donner : « Nous, Allemands, avons envahi et massacré les Ukrainiens. Aujourd’hui, 80 ans plus tard, ils sont envahis et massacrés. Nous devons donc les aider, y compris s’il le faut avec des tanks allemands. »

Ce type d’argument est d’ailleurs repris — grosso modo — par une moitié d’Allemands contre l’autre moitié, dans le débat spécifique sur l’opportunité de fournir ou non des tanks à l’armée ukrainienne.

Les réticences de Berlin dans cette histoire de tanks ont certes d’autres explications. Il y a en Allemagne d’authentiques pacifistes radicaux, pour qui toute participation même indirecte à une guerre est une ignominie.

Cette tendance en recoupe une autre : la fraction — minoritaire mais non négligeable — de l’opinion allemande qui est sensible, voire sympathique, au point de vue russe. Un exemple célèbre : l’ancien chancelier social-démocrate Gerhard Schröder, qui après 2005 s’est reconverti en agent stipendié des intérêts de Moscou.

Le point de vue pacifiste, faussement neutre, revient à dire aux Ukrainiens : « Nous ne prenons pas parti. Vous n’avez qu’à vous rendre pour éviter les massacres. » Discours d’ailleurs entendu dès février 2022… pas seulement en Allemagne.

Les pacifistes sont très présents à l’intérieur du SPD et des Verts, membres de la coalition au pouvoir. Le chancelier Olaf Scholz est obligé d’en tenir compte.

Même hantés par leur bellicisme passé, une majorité d’Allemands appuient toujours l’idée de soutenir les Ukrainiens. Mais à chaque étape depuis 11 mois, Berlin chipote sur les détails et freine le processus, comme on le voit encore cette fois.

Un des arguments clés de Scholz : nous devons décider « par consensus ». L’Allemagne ne veut surtout pas porter le chapeau dans une « escalade » face à la Russie, véritable hantise.

Or, à la réunion de Ramstein vendredi dernier, il y avait quand même 54 États représentés autour de la table (ce qui fait pas mal de monde autour de « l’Occident isolé ») avec un consensus forcément difficile. Mais, hormis les tanks, les promesses d’aides de toutes sortes ont afflué : véhicules de combat, blindés sur roues (qui parfois se rapprochent du niveau des tanks sur chenilles), artillerie lourde, défense anti-aérienne, munitions…

La fixation sur la question des chars peut avoir un fondement stratégique réel : certains analystes soutiennent que 250 de ces mastodontes, bien encadrés, pourraient permettre, ce printemps, aux Ukrainiens de défoncer les défenses russes et de reprendre les provinces de Kherson et de Zaporijjia.

Mais elle a aussi une fonction symbolique : on assiste à un drame théâtral dans lequel il s’agit de faire « tomber » les défenses allemandes… d’un autre type.

François Brousseau est analyste d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com
 


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