Les médias d’État vus par TikTok

Les réseaux sociaux sont devenus un front de combat et de propagande depuis le début de la guerre d’agression en Ukraine. TikTok s’est notamment vu inondé de vidéos de propagande russe dès les premiers jours du conflit. Le réseau a réagi en bloquant des comptes et signale depuis ceux qui appartiennent à des médias contrôlés par le Kremlin. TikTok vient d’étendre sa protection contre les médias d’État à 40 autres pays, dont le Canada.

Cela ne manque pas de soulever quelques questions. D’abord, un « média affilié à l’État » (State-affiliated media), comme les appelle TikTok, c’est quoi, exactement ? Est-ce qu’élargir jusqu’au Canada sa politique encadrant leur existence sur sa plateforme signifie qu’on en trouve aussi chez nous ?

TikTok a annoncé la semaine dernière qu’une étiquette sera ajoutée à tout contenu partagé sur sa plateforme par des médias contrôlés par le gouvernement tant au Canada qu’aux États-Unis ou en Europe. Cela vaut aussi pour d’autres pays d’Asie et d’Océanie.

« Notre politique sur les médias affiliés consiste à étiqueter les comptes gérés par des entités où le contenu éditorial et où la prise de décisions est assujettie au contrôle ou à l’influence d’un gouvernement. Notre objectif avec ces étiquettes est de fournir au public, et de façon transparente, le contexte précis quand ils interagissent avec des comptes qui pourraient présenter le point de vue d’un gouvernement », écrit le responsable mondial des politiques et des partenariats pour TikTok, Justin Erlich.

TikTok dit avoir travaillé de concert avec une soixantaine d’experts, des médias, des politologues et des représentants de diverses organisations civiles d’un peu partout sur la planète, pour développer une approche qui, assure-t-on au sein de l’entreprise, sera appliquée au cas par cas. « Nous avons compris qu’il n’existe pas d’approche universelle pour informer nos utilisateurs sur les différentes façons dont les États cherchent à influencer la façon dont est produite l’information », ajoute M. Erlich.

Indépendance et transparence

Mauvaise nouvelle pour les chercheurs de complots : non, TikTok n’a trouvé aucun média chez nous qui se conformerait à sa définition de média contrôlé par l’État. Le Canada possède certainement des sociétés d’État, parmi lesquelles Radio-Canada et la CBC, qui sont financées par le gouvernement. Mais ces deux entreprises sont indépendantes. Les salles de nouvelles sont étanches. La prise de décision est autonome.

La question de l’indépendance des médias est revenue en tête de liste des discussions durant la COVID, dans un contexte de désinformation où une frange de la population a perdu confiance dans les médias traditionnels. Des accusations d’être le porte-voix du gouvernement ont été lancées. Au Canada, l’aide fiscale sur les salaires consentie aux salles de nouvelles est interprétée par cette même frange comme un bakchich, un pot-de-vin assurant à l’État que son message se rendrait de façon inaltérée directement à la population.

L’essor fulgurant de la désinformation est en grande partie la faute des réseaux sociaux. Facebook, Twitter et YouTube ont tardé à réagir à la prolifération de ces messages erronés, mal intentionnés, et parfois carrément violents et haineux. Cela a ouvert une énorme brèche dans la sphère médiatique. Cette brèche, des gouvernements et des organisations politiques les utilisent depuis pour influencer l’opinion publique internationale sur des offensives militaires, sur des enjeux commerciaux ou environnementaux et sur d’autres thèmes majeurs.

Clairement, la désinformation est au fait de la mode, car elle aussi a adopté le réseau social du moment, TikTok. Ce réseau de partage de courtes vidéos est né de la volonté de créer une plateforme exclusivement ludique et divertissante. Elle a vu une première vague d’adopteurs être en majorité âgés de moins de 24 ans. Mais sa popularité continue de croître dans l’ensemble de la population.

Vendredi dernier, TikTok annonçait en grand l’arrivée sur sa plateforme de Mick Jagger, le chanteur des Rolling Stones, aux côtés du guitariste Keith Richards. Ces deux-là font bel et bien la preuve qu’on peut être jeune très, très longtemps…

À qui de certifier ?

En décembre, des élus américains sont revenus à la charge : TikTok, disent-ils, doit être banni de l’Internet sinon mondial, du moins états-unien. C’est essentiellement un outil de propagande du gouvernement chinois, selon eux. La proximité de la direction de ByteDance, la société propriétaire du réseau, avec le Parti communiste est bien documentée.

Sans doute, dans sa volonté de recenser les médias dirigés par l’État présents sur son réseau, l’entreprise essaie-t-elle d’affirmer qu’elle aussi possède sa propre indépendance par rapport aux gouvernements. TikTok recensait déjà les contenus sensibles, ceux pouvant faire l’objet de désinformation. Elle certifie aussi d’un crochet bleu les utilisateurs qui sont bien qui ils prétendent être.

Twitter aussi le fait. L’arrivée d’Elon Musk à sa tête a changé sa méthode de certification, et on sent qu’elle va évoluer dans les prochains mois pour faire la distinction entre une personnalité, un politicien, une entreprise, etc.

Au fil du temps, chaque réseau social aura sa propre politique et sa propre façon d’identifier ses utilisateurs. C’est louable : cela pourrait aider à nettoyer ces « places publiques numériques », comme les appelle Musk, en éliminant ces comptes qui propagent des faussetés, de la haine et de la violence.

On n’a pas besoin de revenir sur l’importance de bien encadrer l’identité numérique. On peut se demander si c’est le rôle des médiaux sociaux de le faire, ou s’il ne faudrait pas trouver des outils plus universels, plus neutres, pour y arriver.

Car il ne manque pas d’ironie que ce soit TikTok qui se dresse aujourd’hui en défenseur de l’indépendance des médias d’information…

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