Agence Santé Québec: Jouer les Ponce Pilate

Le ministre de la Santé Christian Dubé se serait bien passé de courir à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont lundi dernier pour trouver un moyen d’empêcher la fermeture de l’urgence ainsi que la démission d’une centaine d’infirmières excédées par les heures supplémentaires qu’on leur impose et « l’ambiance toxique » qui y règne.

Pas plus tard que la semaine dernière, il avait exprimé son déplaisir d’avoir à « éteindre des feux et régler des urgences », alors qu’il voudrait plutôt se concentrer sur des actions ayant des « effets structurants qui vont changer des choses ». Le premier ministre Legault a cependant jugé que la situation à Maisonneuve-Rosemont était suffisamment critique « pour que le ministre s’en mêle ».

En réalité, M. Dubé n’avait pas réellement besoin de se déplacer pour nommer une conciliatrice et ordonner qu’une partie des ambulances soient détournées vers d’autres établissements afin de soulager un des services d’urgence les plus achalandés du Québec.

On n’insistera cependant jamais assez sur l’importance de la perception en politique. M. Legault jugeait indispensable que le ministre démontre par sa présence que le gouvernement était conscient de la gravité de la situation et n’entendait ménager aucun effort pour y remédier.

De la même façon, un ministre responsable de la Sécurité publique se fait un devoir de se précipiter vêtu de bottes sur les lieux d’une inondation, même si la manipulation d’un ou deux sacs de sable sous l’oeil des caméras de télévision n’améliore en rien le sort des sinistrés.

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Au cours de la dernière campagne électorale, M. Dubé avait repris l’idée d’une agence distincte du ministère qui serait baptisée Santé Québec. Il promettait, en cas de victoire de la Coalition avenir Québec, sa mise en place dès l’été 2023.

Son rôle serait d’assurer le bon déroulement des activités quotidiennes dans les établissements du réseau, alors que le ministère se concentrerait sur la définition des grandes orientations, la planification, le suivi de la performance et des budgets.

À l’entendre, on croirait que cela permettrait de « décentraliser et débureaucratiser » le réseau et d’« offrir un accès à des soins plus humains et plus efficaces ». Reprenant un vieux cliché, le ministre se réjouissait qu’on arrive enfin à « ne plus prendre des décisions dans les tours de bureaux, mais sur le terrain ».

Philippe Couillard avait déjà proposé une entité de ce genre, dans un discours prononcé devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain en 2011, pendant une pause dans sa carrière politique.

« Est-ce que c’est vraiment une bonne chose que le ministre de la Santé soit le dirigeant [suprême] du système de santé lui-même, ou est-ce qu’il ne devrait pas, comme élu, être parmi ceux qui évaluent les résultats du système et posent des questions par rapport aux objectifs que lui, comme homme ou femme politique, aura déterminés ? » demandait-il.

Peut-être avait-il à l’esprit l’exemple d’Alberta Health Services, une société d’État quasi indépendante du gouvernement albertain créée en 2008. Une fois devenu premier ministre, il a pourtant fait exactement le contraire, laissant Gaétan Barrette s’arroger plus de pouvoir sur le réseau qu’aucun de ses prédécesseurs ne l’avait fait.

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La création de Santé Québec viserait non seulement à alléger la gestion du réseau, mais aussi à le « dépolitiser ». On peut toutefois se demander jusqu’à quel point on peut dissocier santé et politique, dans la mesure où le gouvernement va continuer à déterminer les budgets et à négocier les conventions collectives.

S’agit-il de dépolitisation ou plutôt de déresponsabilisation ? Ce qui peut convenir au revenu ou aux transports ne convient pas nécessairement à un domaine comme la santé. Tant qu’à y être, pourquoi pas une agence Éducation Québec ?

Les gestionnaires du réseau de la santé sont déjà tenus largement pour responsables des maux qui l’affligent. « Ils n’ont pas une cote populaire favorable, et cela s’avère bien pratique pour plusieurs », écrivait vendredi dans Le Devoir la p.-d.g. de l’Association des cadres supérieurs de la santé et des services sociaux, Carole Trempe.

La compétence est sans doute répartie de façon inégale entre les gestionnaires, mais ils font des boucs émissaires bien commodes. Il serait encore plus facile de faire porter la responsabilité à une agence distincte du gouvernement, dont on pourrait régulièrement faire le procès en commission parlementaire.

En 2014, le gouvernement Couillard avait ordonné des compressions de l’ordre de 100 millions de dollars à la défunte Agence de la santé et des services sociaux de Montréal. Quand elle a entrepris de remplir cette commande, qui allait inévitablement affecter les services, M. Couillard est aussitôt monté sur ses grands chevaux. « Inacceptable, a-t-il lancé. Il n’est pas question pour nous d’accepter de genre de scénario de quelque organisme public que ce soit. »

Quand un problème s’avère insoluble, pourquoi se rendre responsable alors que d’autres peuvent l’être, n’est-ce pas ?

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