Un monde sans enfants?

Avouons que pour un Québécois, le débat qui a cours en France sur le report de l’âge de la retraite de 62 à 64 ans peut paraître lointain. Mais il y a un aspect pour lequel il mérite toute notre attention.

Comme l’ont souligné les économistes, si la question de l’équilibre des régimes de retraite se pose de façon si aiguë dans nos pays, c’est que la proportion entre les actifs et les retraités s’est radicalement transformée. Si, en 1960, il y avait en France quatre actifs pour payer la retraite d’un retraité, il n’y en a plus aujourd’hui que 1,7. Plus la durée de vie des citoyens s’est allongée, plus la natalité a décliné.

Il n’y a pas si longtemps, la France se vantait d’avoir le meilleur taux de natalité en Europe. Or, le pays vient de découvrir avec stupeur que celle-ci n’a jamais été aussi basse depuis 1946. Si elle n’a pas encore rejoint les taux de l’Allemagne ou de l’Italie, il semble néanmoins que c’en soit fini de l’exception française.

Bien sûr, comme partout, cette baisse de la natalité est largement due à l’entrée massive des femmes sur le marché du travail et aux longues années d’études qui les poussent à reporter l’arrivée de leur premier enfant. De cela, personne ne se plaindra. Seuls les pauvres sont riches de leurs enfants, c’est bien connu. Mais il faudrait être sourd et aveugle pour ne pas constater combien le discours sur la natalité s’est radicalement transformé dans les dernières années.

Victor Hugo ne voulait « habiter la cité des vivants / que dans une maison qu’une rumeur d’enfants / fasse toujours vivante et folle ». La société postmoderne n’en finit plus d’envisager aujourd’hui l’enfant comme un fardeau. N’est-ce pas ce qu’il faut croire en entendant certains décrire l’enfer qu’aurait été pour nos parents la charge d’une famille ? Alors que les slogans « no kids » et « childfree » pullulent sur les réseaux sociaux, c’est à qui redoublerait de radicalité pour briser « le tabou de la maternité » et en finir avec l’« injonction d’être mère ». Comme s’il n’était pas normal que, sans rien imposer à personne, une société saine souhaite tout simplement se reproduire.

Dans un monde du chacun pour soi, les bambins n’ont plus la cote. Même qu’ils dérangent. Les voilà qualifiés d’hyperactifs, d’atteints d’un TDAH ou autre « trouble du spectre de l’autisme ». Malades ou pas, ils demeurent le plus souvent un problème. C’est pourquoi de grandes entreprises « progressistes » offrent à leurs employées de congeler leurs ovocytes afin qu’elles n’aient pas l’indélicatesse de s’encombrer d’un petit morveux en pleine carrière.

En 10 ans, le nombre de vasectomies (célébrées sur Internet par le mot-clic « couic couic hourra ! ») aurait été multiplié par 10 en France. Si le moindre obstacle à l’avortement fait descendre des millions de personnes dans les rues — souvent avec raison —, l’idée même de trouver des moyens pour aider les familles à avoir le deuxième ou troisième enfant dont elles rêvent déclenche l’ire de certains médias.

On ne s’étonnera pas que ceux qui rêvent d’effacer toute distinction entre les sexes envisagent la maternité avec perplexité. Certains écologistes n’hésitent d’ailleurs pas à considérer ouvertement les enfants comme une nuisance en les réduisant (après les bovins) à la quantité de CO2 qu’ils émettent. Pas moins de 58,6 tonnes en moyenne par an, disent-ils avec la précision glaçante d’un entomologiste qui dissèque un papillon. Que vaut une écologie qui ne s’émerveille plus du sourire d’un enfant ?

D’autant que ce néomalthusianisme est fondé sur la croyance absurde voulant que nous vivions dans un univers clos aux ressources définies une fois pour toutes. C’est ce que croyaient les hommes préhistoriques avant qu’ils ne maîtrisent le feu, ceux du Moyen Âge avant la machine à vapeur, et nous-mêmes avant la révolution informatique. C’est aussi ce que croyait dans les années 1970 le célèbre Club de Rome, qui prédisait l’épuisement des ressources pétrolières à l’orée des années 2000 et l’effondrement du système sous le poids d’une démographie galopante. En 1968, s’appuyant sur les mêmes arguments, l’éminent professeur Paul R. Ehrlich, de l’Université Stanford, avait jugé inévitable une famine massive dans les années 1980. Quarante ans plus tard, jamais la faim n’a connu un tel recul dans l’histoire de l’humanité.

D’ailleurs, à l’échelle du monde, « l’explosion démographique est derrière nous », dit le démographe Hervé Le Bras. Dans certains pays, le baby crash a même succédé au baby-boom. Dans ce contexte — et compte tenu du défi que pose à un État-providence la solidarité entre les générations —, ne serait-il pas normal que les pays les plus touchés songent à se donner des politiques natalistes ? Ne serait-ce que pour maintenir à flot le niveau de leur population ?

C’est l’écrivain G. K. Chesterton qui décrivait l’arrivée d’un enfant comme la première forme d’« ouverture à l’autre », car personne ne sait jamais à quoi ressemblera le petit être à venir. On nous annonce déjà un monde sans hommes ni femmes. Imaginez l’ennui d’un monde sans enfants !

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