S’enliser

On croirait que ces images ont été taillées sur mesure pour plaire à la presse et ravir les internautes. On y voit la militante écologiste Greta Thunberg, le sourire aux lèvres, comme assise sur un transat, être transportée par des policiers en habit antiémeute. À peine la nouvelle de son arrestation, lors d’une occupation pacifique organisée à quelques kilomètres du village de Lützerath, en Allemagne, faisait-elle surface que, déjà, les clichés étaient partout, les mèmes défilant par centaines sur les réseaux sociaux.

Il se dégage en effet de ces images quelque chose qui traduit bien l’humeur collective ; quelque chose comme un sentiment d’impuissance face à l’année qui s’ouvre sous le signe de l’enchaînement des catastrophes climatiques et des échecs politiques. Que peut-on faire, sinon se laisser arracher à l’essentiel, en souriant, par ceux qui détiennent le pouvoir de contraindre. On rit pour ne pas pleurer, ou un truc du genre.

Sur sa page Twitter, le 18 janvier, Thunberg écrivait : « Hier, je faisais partie d’un groupe qui manifestait pacifiquement contre l’expansion de l’exploitation du charbon en Allemagne. Nous avons été pris en souricière par la police puis détenus, avant d’être relâchés plus tard dans la soirée. La défense du climat n’est pas un crime. »

En photo, l’arrestation de Greta Thunberg semblait gentille et bien ordonnée. Après tout, il est plus difficile de rudoyer une personne qui a les caméras du monde entier braquées sur elle en permanence, ça ne fait pas de très bonnes relations publiques. D’autres images captées sur le site de la manifestation laissent supposer cependant que les policiers s’en sont donné à coeur joie dans les coups de matraque, la dispersion brutale des sit-in et le harcèlement des manifestants.

Apparemment, on avait décidé d’en finir avec l’occupation du hameau déserté de Lützerath, par des citoyens qui refusent que l’ancien village soit rasé pour permettre l’exploitation du charbon qui se trouve en dessous. Il s’agit plus précisément de charbon brun, ou lignite, considéré comme la source d’énergie la moins efficace et la plus polluante. Moins dense, il faut en brûler davantage pour extraire la quantité d’énergie souhaitée.

Ce projet minier est tellement absurde que des citoyens se sont mobilisés. L’ancien village, qui jadis comptait moins d’une centaine d’âmes, a eu un regain de vie : des militants ont construit des installations de fortune, se sont installés dans les maisons abandonnées, déterminés à bloquer le développement du projet minier.

Comme c’est souvent le cas avec les occupations qui s’étirent dans le temps, l’affaire a fini par attirer l’attention d’un vaste public, et le projet charbonnier de Lützerath est devenu le symbole d’un mode de développement qu’il faut à tout prix laisser dans le passé. Il y avait 15 000 personnes lors de la manifestation où Greta Thunberg a été arrêtée ; ainsi que 1000 policiers accompagnés de bulldozers, pour écraser, une fois pour toutes, la résistance.

Lützerath est situé en Rhénanie-du-Nord–Westphalie, le poumon économique et démocratique de l’Allemagne. Sa destruction fait partie d’une longue série d’évictions et de reconversions de villages en sites d’extraction de charbon. Depuis la Seconde Guerre mondiale, des centaines de villages allemands ont connu ce sort. Or, aujourd’hui, le procédé apparaît complètement anachronique, en contradiction totale avec les objectifs de transition énergétique de l’Allemagne (et du reste de l’Europe).

Un récent rapport de l’organisme Climate Analytics avançait que 25 % de l’approvisionnement en électricité de l’Union européenne provenait, en 2017, de l’exploitation du charbon et du lignite en son sol. À elles seules, l’Allemagne et la Pologne sont responsables de plus de la moitié des émissions issues des centrales au charbon européennes. Or, pour respecter l’objectif de limitation du réchauffement planétaire à 1,5 degré, le quart de ces installations aurait dû être fermé avant 2020, pour atteindre 47 % en 2025.

Au début de 2022, tout juste avant le déclenchement de la guerre en Ukraine, l’Allemagne s’était engagée à s’affranchir du charbon d’ici 2038. Cet objectif était déjà insuffisant : selon l’Accord de Paris, l’Europe aurait dû viser une sortie complète du charbon pour 2030. Puis, les enjeux géopolitiques ont fait dérailler complètement cette démarche. À l’automne 2022, le gouvernement allemand annonçait une intensification de l’utilisation de ses centrales au charbon au moins jusqu’en mars 2024, sur fond de crise énergétique à l’échelle de l’Europe.

L’occupation de Lützerath est en ce sens un symbole fort, et un geste courageux, mais on comprend que les citoyens se mesurent à des forces infiniment plus puissantes qu’eux. C’est ce désespoir teinté d’ironie que traduisent les photos de Greta Thunberg se laissant emporter par les forces de l’ordre.

Une autre vidéo virale a émergé des manifestations de Lützerath. On y voit des policiers, chargés de leur lourd équipement antiémeute, s’enliser dans le sol boueux, tomber les uns sur les autres en tentant de s’extraire de la mélasse. Un manifestant déguisé en moine médiéval sautille autour du peloton. Bien solide sur ses pieds, il nargue les agents, osant même en pousser un, doucement, mais juste assez pour qu’il tombe à la renverse.

Les internautes n’en finissent plus de se réjouir de voir s’enliser les autorités chargées d’exécuter l’ordre de destruction de la nature, du territoire et des gens qui l’habitent. Une petite vengeance, alors que, ce jour-là comme tant d’autres, la violence de l’inaction climatique se conjuguait à celle des forces policières.

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