Ménager l’ordinaire

Entre la chasse aux aubaines et manger son compost, les arts ménagers reprennent du galon avec l’inflation.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Entre la chasse aux aubaines et manger son compost, les arts ménagers reprennent du galon avec l’inflation.

Ménager est un art, s’enrichir aussi. J’aurais dû suivre les pas de Warren Buffett ou ceux de Jeff Bezos, mais à l’école secondaire, on nous donnait des cours d’économie familiale plutôt que « Comment payer moins de 1 % d’impôts » ou « Dow Jones 101 ». À la place, je sais faire une béchamel sans grumeaux, du lait de soya, et réutiliser du pain sec. Ma bagatelle (une façon de passer les restes de gâteaux en les imbibant de rhum ou de kirsch) m’est réclamée à chaque Noël par mon B qui la trouve « cochonne ». Je l’avais improvisée une année où j’avais raté ma bûche. L’improvisation est la mère de toutes les économies. C’est vrai en cuisine comme en politique.

Vu l’inflation galopante à l’épicerie, la plus marquée en 40 ans selon Statistique Canada, j’ai pris la résolution de vider mes armoires, le congélo et le frigo avant de racheter quoi que ce soit, sauf du chocolat et de la laitue romaine (en solde). Avec mon régime de vie végé, jeûne intermittent, deux repas légers par jour, je devrais être bonne pour tenir au moins six mois, sinon davantage, grâce à mes pots de légumineuses. Nous mangeons trop, de toute façon. Je n’ai qu’à regarder la dimension des assiettes du service à vaisselle de ma grand-mère.

Comme vous, peut-être, j’ai adopté les chaînes à bas prix, Maxi ou Super C. Le magazine Protégez-vous a fait une enquête l’été dernier pour savoir où faire son épicerie et, avec Walmart, ce sont ces trois enseignes qui nous offrent le plus pour notre maigre dollar attaqué de toutes parts par le prix du pétrole, les changements climatiques, la pénurie de main-d’oeuvre et les tensions géopolitiques, Ukraine comprise.

Le Sud-Ouest américain a connu ses pires sécheresses en 1200 ans (!) selon le National Integrated Drought Information System (NIDIS), affectant le prix des denrées. Les inondations actuelles en Californie ne renverseront pas cette tendance. Ça ne fait que commencer, selon des économistes mieux informés que moi qui sont à Davos cette semaine pour parler de récession au Forum économique mondial.

Il faut savoir ménager la chèvre et le chou quand on est bouc émissaire

 

Alors, en attendant que la députée Marwah Rizqy, spécialiste en planification fiscale internationale, réussisse à faire casquer les riches dans leurs paradis fiscaux, j’étire la soupe et je déguste mon compost ; mon fils mange bien ses pelures de kiwi. Je cultive les arts ménagers comme jadis mes grands-mères recyclaient les vieux tissus en catalognes. Ma mère reprisait nos bas et nos chandails, coupait nos cheveux, faisait elle-même son potager et ses bouillons. Cet art était surtout transmis de mère en fille. On faisait du neuf avec du vieux, alors qu’aujourd’hui, on fabrique du vieux avec du neuf, l’obsolescence programmée.

Revenir en arrière

Mon amie Céline, qui a hésité entre le théâtre et la médecine vétérinaire, réalise des tutoriels rigolos sur FB pour nous apprendre à faire notre lessis avec de la cendre de foyer, comme dans Les filles de Caleb, ma série vintage culte (avec Six Feet Under et Sex and the City). J’ai essayé sa lessive très économique : cendres, eau et huiles essentielles. Zéro plastique, zéro déchet, et personne n’a vu de différence après le lavage. Je vais pouvoir vendre ma cendre de foyer à la chaudière, je suis en feu !

J’ai de jeunes amies dans la vingtaine qui font leur jardin l’été à la campagne et pétrissent aussi leur pain, font leurs choucroutes et kimchis et fabriquent leurs assiettes en céramique, en prime. Elles ont un cercle de tricoteuses au coin du feu, comme les Cercles des fermières, mais plus woke. Je sens un regain d’intérêt pour le fait maison partout autour de moi. Les ateliers Les affûtés en témoignent. On veut de l’âme, peu importe le résultat. Un artisan sommeille au fond de chacun de nous si on creuse un peu dans le terreau fertile de l’imagination et qu’on y cultive l’indulgence.

En lisant le livre Faire plus avec moins, j’ai tout de suite adoré la réflexion de Vicky Payeur (vivreavecmoins.com), qui s’est servie de l’exemple de nos grands-parents et autres aïeuls pour choisir la frugalité et rembourser ses dettes. Quand on fabrique les choses soi-même, qu’on les rafistole ou répare, on prend conscience de leur valeur et elles deviennent précieuses. Il est plus difficile de céder aux modes, au syndrome du « voisin gonflable » (il l’a, j’en veux), à la surconsommation et au jetable.

Chaque fois que vous utilisez votre carte bancaire, vous venez de retarder l’heure, le jour et l’année de l’atteinte de votre liberté

 

Vicky Payeur s’est intéressée à la Grande Dépression, la période de 1929 à 1939, pour en tirer des leçons : cuisiner avec rien, réparer, se divertir chez soi, fabriquer soi-même, faire du troc, dépenser uniquement l’argent qu’on a, réutiliser. En 1929, mon grand-père Alban venait d’arriver à Montréal, il avait 20 ans et, comme beaucoup d’ouvriers, n’avait pas assez d’argent pour prendre le tramway, les « p’tits chars » à cinq cennes. Il marchait du quartier des Gaspésiens (près de Radio-Canada) jusqu’à l’Université de Montréal, alors en construction.

Refaire du lien avec respect

On ne ramassait pas un latté pour emporter en allant au travail en 1930. L’exemple du café revient souvent dans les livres qui nous expliquent comment prendre notre retraite à 40 ans. Un latté à 5 $ tous les matins, investi en Bourse (idéalement quelques années avant un krach), vous rapportera 26 300 $ dix ans plus tard, selon Jean-Sébastien Pilote, un jeune retraité que j’ai déjà interviewé ici : bit.ly/3HfnuwW.

Sans devenir le pingre de service, il y a moyen de revoir bien des habitudes. Dans son excellent essai/livre pratique Pour en finir avec le gaspillage alimentaire, l’agricultrice en bio-intensif Estelle Richard souligne que le coût de ce gaspillage à la maison est évalué de 1000 $ à 1700 $ par ménage québécois annuellement.

Elle explique qu’au fil des décennies, nous sommes passés de mangeurs à consommateurs d’aliments, n’ayant plus de liens directs avec les producteurs. Autrefois, « dans ces communautés rurales, traditionnelles et tissées serrées, l’agriculture, l’aliment, les cultivateurs et les mangeurs étaient quasi indissociables, la dépendance des uns envers les autres forçant le respect, non seulement à l’égard des compétences de chacun, mais aussi des fruits de son labeur ».

Respect, le maître mot. L’argent ne pousse pas dans les arbres, mais dans nos poubelles, si.

(Et à l’ombre des palmiers des paradis fiscaux…)

JOBLOG | À votre santé !

Les nouvelles recommandations sur la consommation d’alcool du Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances (CCDUS), rendues publiques mardi, vous ont rendus moroses ? Faire une croix sur la SAQ ou la bière à l’épicerie est un virage (économique !) qui peut se négocier en douceur avec les mocktails que j’adopte de plus en plus dans les bars un peu audacieux. Ils n’auront d’ailleurs pas le choix de les offrir et de se montrer plus créatifs que dans une réunion des AA. Le livre Mocktails, de Maxime Boivin, chroniqueur et mixologue, vous emmènera plus loin que le Virgin Caesar du « Dry January ».

Mon B, très doué pour les cocktails et mocktails (sans alcool), va hériter de ce livre, c’est certain. Je veux goûter à la margarita piquante et au Nojito. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut tout mélanger ; lendemain de veille impeccable. Santé ! bit.ly/3ZIvzS1

Pour nous convaincre des effets de l’alcool comme drogue (yep), ce tableau de The Economist. Les champignons (psilocybine) arrivent à la fin... econ.st/2X9A3oe

Aimé « Le dîner (écolo) du siècle » sur le site Bon Pote (dont je vous ai déjà parlé). C’est très bien fait, interactif, et les réponses de Jean-Marc, l’écolo de service et l’alter ego du bon pote, sont toujours justes. Économiser, c’est aussi cesser de taxer la
planète.
ledinerdusiecle.bonpote.com

Souri devant le « calendrier de l’Après », de Ricardo, sur Instagram. Une foule de trucs quotidiens durant janvier pour économiser en cuisine. Conseil no 6 : « Aller chez maman avec un air piteux pour qu’elle nous donne de la sauce à spag, du pâté chinois, de la soupe… »
instagram.com/ricardocuisine

Aussi, le zéro déchet, très tendance et économique, les comptes se multiplient. En voici un parmi des centaines :
instagram.com/thezerowasteguide

Relayé la recette de lessis de mon amie Céline. C’est spontané et sans prétention, mais ça ne se mange pas : bit.ly/3XmWJfA

Adopté le livre Dévorer les légumineuses, d’Eve-Lyne Auger, créatrice de La Fraîche, un webmagazine végé.

Des recettes de légumineuses en quantité et présentées de façon appétissante et originale. Cela fait 12 ans que je suis convertie au végétarisme, si on peut parler de conversion. Non seulement c’est économique, mais c’est plus imaginatif, et aucun remords, ni pour la planète ni pour les bêtes. Un ouvrage qui ouvre des horizons nombreux pour soutenir le Veganuary. Les bines au four rivalisent avec celles de mon grand-père Alban et le bacon de tofu est sur ma liste à essayer. bit.ly/3ZIlHb0



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