Les danseurs, ces athlètes de l’art

Je voudrais vous parler de la danse, un art fragile et exigeant particulièrement touché par la pandémie. D’une génération à l’autre, tant d’enfants plient leur corps à des exercices difficiles, sans cesse répétés. Quand on nous parle de l’indolence de certains jeunes, j’y oppose parfois en pensée ces entrechats, ces piqués, ces battements, ces grands écarts, fruits d’une discipline de fer acquise dès l’âge tendre. Il faut avoir déjà vu s’entraîner des filles et des garçons en studio pour saisir l’ampleur et la persistance de leurs efforts. Les danseurs sont les athlètes de l’art. La quête de l’excellence demeure leur pain quotidien.

« Les journalistes ne parlent pas assez de la danse », m’écrivait un de mes lecteurs, Gilles Castonguay, longtemps enseignant dans cette discipline. Il avait raison. La danse classique ou contemporaine (les frontières se diluent) obtenait une plus vaste couverture médiatique autrefois. Mais ses admirateurs la montent aux nues. Pour l’élégance, pour l’énergie, pour les prouesses. Assez nombreux ? Non.

J’ai parlé avec Anik Bissonnette, qui dirige à Montréal, rue Rivard, l’École supérieure de ballet du Québec, autrefois sous l’égide des Grands Ballets canadiens. On y offre un programme de 20 heures par semaine pour les jeunes de dix ans et plus qui visent une carrière professionnelle. La flexibilité, la coordination des corps, la cambrure des pieds et autres critères physiques sont déterminants pour l’apprenti danseur. L’oreille fine aussi, la faculté d’accompagner la musique avec leurs mouvements. Ajoutez la motivation profonde, le talent.

L’ancienne danseuse étoile était de la troupe des Grands Ballets canadiens de 1989 à 2009. Giselle, Le Lac des cygnes et autres grands rôles de répertoire furent portés par sa grâce et son talent. Cette femme engagée, bardée de prix, avait mis sur pied, en 2003, le Fonds Casse-Noisette pour initier les jeunes des quartiers défavorisés à la danse. De 2008 à 2010, elle a dirigé la très bondissante et révolutionnaire compagnie La La La Human Steps. Passionnée de danse classique mais ayant pratiqué le ballet jazz au cours des années 1970, elle aura performé aussi dans tous les styles aux Grands Ballets, qui accueillaient de grands chorégraphes de partout.

« À l’école, durant ma formation, on nous interdisait le ski et autres sports pour éviter de faire travailler les mauvais muscles, évoque l’ancienne ballerine. Aujourd’hui, c’est encouragé. Des danseurs des Grands Ballets canadiens, après leur journée, vont faire du yoga, du Pilates. À notre école, on enseigne aussi la danse contemporaine, le hip-hop. »

Car les cloisons sautent. « La danse, c’est la danse. Dans le milieu, en 2023, on ne fait plus la différence entre les genres. La mentalité change. » Bien sûr, des jeunes formés au registre contemporain ne feront pas des pointes dans Roméo et Juliette, mais bien des prestations rallient tous les types de danseurs.

D’ailleurs, son école accueille depuis deux semaines des montreurs de ballet de la célèbre compagnie australienne Stephanie Lake. Le spectacle Colossus, acclamé partout, prendra l’affiche en mars à la Place des Arts, avec des interprètes d’ici, tous des danseurs en apprentissage. Les élus proviennent autant de l’institution de la rue Rivard aux racines classiques que de l’École de danse contemporaine de Montréal. Soixante-cinq danseurs d’horizons divers unis pour une folle symphonie collective.

Oui, mais les effets pandémiques… Anik Bissonnette soupire : « Les écoles de danse en ont beaucoup souffert. Surtout chez les élèves de 13-14 ans. À cet âge, on n’a pas la maturité pour danser par Zoom. Rien ne fonctionnait durant le confinement. Et puis, le ballet Casse-noisette, qui éveille des vocations précoces, a perdu l’affiche durant deux ans. Par la suite, le recrutement fut difficile. On a moins de classes d’élèves cette année. »

Un ange passe : « Mais tout recommence ! En décembre, devant le Casse-noisette des Grands Ballets, les salles étaient pleines. Les abonnés reviennent, les billets se vendent. Sur TVA, une émission comme Révolution est super pour le monde de la danse, mais à l’heure d’en faire un métier, les gens le comprennent : il faut passer par une école. » On n’en sort pas.

Renaissance d’un art émergeant de son trou noir ? Anik Bissonnette se montre confiante en l’avenir. Reste que le public doit saisir à quel point la danse propose un large éventail de spectacles. Il faut mieux cibler, informer. « S’ils n’aiment pas un style, des spectateurs laissent tomber la discipline. Mais le cinéma propose toutes sortes de films et chacun va voir ce qui lui plaît. »

Non, la danse n’a pas les énormes outils de communication du septième art ni son pouvoir de ralliement. Mais elle vibre et tournoie comme un elfe. Ne la laissons jamais s’envoler.

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