L’art pris en otage

Ceux qui aiment l’art le sentent pris en otage. Par le populisme triomphant, qui abaisse le niveau général en abrutissant le public. Par les algorithmes dictant aux gens leurs choix culturels. Par les causes sociales, nobles ou pas, venues détourner son vol d’oiseau libre. On lui manque de respect, en somme. Car tout est lié, un système d’éducation déficient en mal de repères pour élever l’esprit des enfants, des médias sociaux effrénés qui marchent sur les fleurs sans réfléchir et l’air du temps parti en peur.

Sous pareil climat, la censure frappe aisément sans offrir des balises protectrices aux œuvres ébranlées après les méfaits d’un de leurs artisans. Les créations sont le fait d’êtres humains imparfaits, et parfois criminels. Que ces derniers paient pour leurs actes, et vite ! Sanctionner les œuvres apparaît plus délicat…

Faut-il marier ainsi l’art et la justice ? Ce drôle de couple, à force de se marcher sur les pieds, finira par s’entretuer. Le milieu culturel, sans parapluie sous l’orage, n’a pas prévu de balises protectrices quand tout dérape. La crainte de se voir taxé de complicité tacite fait paniquer l’industrie. Des mains appuient sur le bouton rouge pour éloigner la source du mal, improvisant à la va-vite, sans user du discernement qui réclame un temps de réflexion. Bien des pays seraient mûrs pour un sommet culturel sur ces délicates questions afin d’offrir des pistes de solutions communes.

Qui est en faveur de la pédopornographie ? Personne, mis à part les tristes sires qui s’y adonnent. Elle est au cœur de la réception du film Corsage de l’Autrichienne Marie Kreutzer situé en 1877, présent sur nos écrans. Ce biopic tissé de fiction de l’impératrice Sissi, primé dans les festivals, est une œuvre féministe. Loin de l’image guimauve laissée par Romy Schneider dans les films iconiques d’Ernst Marischka des années 1950, Vicky Krieps y campe avec brio la belle dame condamnée à jouer les potiches, qui se rebiffe à la cour de Vienne. On peut trouver ou pas à cette somptueuse production historique des airs de déjà-vu, estimer que notre époque déteint sur la sienne. Reste que le film est sur la sellette pour de tout autres raisons.

Florian Teichtmeister, qui joue l’empereur François-Joseph, époux de Sissi, a été inculpé pour énorme possession de matériel pédopornographique. Un crime grave. L’acteur devra en répondre en cour en février prochain et plaiderait coupable, selon son avocat. On applaudit. Mais le film tout entier en pâtit.

La chaîne Cineplexx, basée en Autriche, l’a retiré de l’affiche. La télévision publique ORF, cofinancière de l’œuvre, ne la présentera pas sur ses ondes. La réalisatrice, qui n’y est pour rien, s’arrache les cheveux, déplorant que son œuvre féministe soit à ce point salie et abîmée par les actions horribles d’une seule personne. Le tournage avait commencé en amont des premières rumeurs sur les mœurs de l’interprète. Puis l’acteur nia tout.

D’autres personnes du milieu invitent à faire la différence entre un film et la conduite d’un de ses acteurs. À Vienne, l’Association professionnelle de l’industrie cinématographique entend maintenir Corsage dans la course aux Oscar pour représenter l’Autriche dans la section du meilleur film étranger. Il se trouve déjà dans une présélection de 15 titres. Sans grande chance de figurer au peloton des œuvres en lice après ces terribles remous.

Devant l’acteur (au rôle antipathique), certains ne verront plus que le pédophile. La tempête est accentuée par les médias sociaux, qui encouragent le boycottage du film, non généralisé pour l’instant. Les réflexes de repli sont humains devant l’horreur d’un crime, mais il y a moyen de regarder au-delà.

Car des questions éthiques se profilent au détour. Les compagnies artistiques devraient-elles jouer les enquêteurs de police avant d’embaucher pour leurs projets interprètes et techniciens pour s’assurer de leurs bonnes mœurs ? Ça entraînerait de graves violations de la vie privée, bientôt dénoncées par tous. Voici donc le milieu à la merci d’une éventuelle brebis galeuse, susceptible de jeter toute une production à terre. Une œuvre ambitieuse comme Corsage aura fait travailler 300 techniciens et interprètes. Décourageant ! Des membres de la profession tremblent. De quoi vouloir changer de métier.

Déjà que des œuvres du passé, jugées non conformes aux normes du jour, se voient effacées des circuits de diffusion sans qu’on tienne compte de leur contexte historique. Les projets contemporains sont menacés de concert. Nos sociétés ne pourraient-elles apprendre à faire la part des choses ? Ne serait-ce que pour offrir demain, sous d’autres vagues, un vrai legs culturel aux générations futures ? Celles-ci auront bien besoin de lumières pour déchiffrer un horizon planétaire déjà brouillé devant leurs yeux.

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