Le déclin de Davos

Chaque année s’amorce avec la même nouvelle — seule son heure exacte varie. Le 3 janvier, à 9 h 43 du matin, les p.-d.g. les mieux rémunérés du Canada avaient déjà gagné l’équivalent du salaire annuel moyen au pays, soit 58 800 $. Ici, c’est le Centre canadien pour les politiques alternatives qui a fait les calculs et publié un rapport repris, bien sûr, un peu partout en cette période creuse pour les actualités. Mais la question des inégalités de richesse toujours plus faramineuses fait aussi la manchette ailleurs dans le monde chaque janvier, ou presque.

Chaque janvier, le thème est aussi remis à l’ordre du jour parce que des leaders politiques et des gens d’affaires du monde entier se réunissent à Davos, au coeur des Alpes suisses, pour le Forum économique mondial (FEM). Cette semaine, comme chaque année depuis maintenant une décennie, Oxfam International profite du Forum pour publier un rapport qui met l’accent sur les inégalités de richesse. On y apprend notamment, dans cette dernière édition, que le 1 % des super-riches a acquis deux fois plus de capital au cours des deux dernières années que l’autre 99 % de l’humanité.

Mais le FEM lui-même — son cadre, ses invités, la beauté et l’inaccessibilité de son site — suscite déjà un questionnement sur les plus privilégiés de ce monde depuis des décennies. Et l’exaspération envers l’existence même du Forum n’a peut-être jamais été aussi forte depuis la pandémie, alors qu’il est devenu l’objet de théories du complot particulièrement imaginatives au sein de la droite populiste, d’abord américaine, puis internationale.

« The Great Reset » — le thème du Forum en 2020 — a été récupéré par les conspirationnistes pour évoquer le spectre d’un monde où les puissants et les ultra-riches auraient utilisé le prétexte de la pandémie pour inoculer aux peuples des vaccins dotés du pouvoir de les priver de leur libre arbitre, question d’instaurer un nouvel ordre politique totalitaire. Vous voyez, ça va loin. On blâmera, à raison, les professionnels de la désinformation eux-mêmes, et le laxisme des médias sociaux envers le phénomène, pour leur rôle dans la popularité de ces hypothèses farfelues.

Il faudrait aussi admettre que le contexte dans lequel se tient le FEM n’aide pas. Nous sommes nombreux à sentir que les milliardaires de ce monde vivent pratiquement dans une autre galaxie que la nôtre, ou qu’ils ne partagent pas, du moins, la même condition humaine que le commun des mortels. Avec l’accroissement des inégalités de richesse, l’impact des décisions de ces grands capitalistes sur nos vies ne fait que croître, et s’accompagne d’un sentiment d’impuissance grandissant. La frustration, doublée de l’impression d’une distance inouïe avec ces gens, peut devenir un terreau fertile pour l’imagination.

Avec l’inflation actuelle et le contexte économique incertain, ici comme ailleurs dans le monde, l’idée des élites réunies confortablement au milieu des Alpes choque d’autant plus. C’est probablement pourquoi on sent le grand rendez-vous de Davos en perte de vitesse, du moins du côté politique. Cette année, peu de chefs d’État se sont déplacés, et ceux qui sont présents sont presque tous d’Europe. Le chancelier d’Allemagne, Olaf Scholz, est le seul leader du G7 sur place.

Et si bien des premiers ministres canadiens ont participé au Forum dans le passé, c’est Chrystia Freeland — membre active du think tank depuis plusieurs années — qui représente Ottawa à la conférence cette semaine. On sent bien qu’avec les théories du complot à droite comme avec la frustration envers les inégalités de richesse à gauche, se présenter au Forum est devenu un problème d’image épineux pour bien des figures politiques.

Les idées qui ont longtemps été véhiculées par les organisateurs du FEM sont aussi en train de tomber en désuétude. Bien que le Forum existe depuis 1971, il a pris sa dimension internationale à la fin des années 1980, période qui coïncide bien sûr avec l’effondrement de l’URSS et le sentiment de « triomphe de la démocratie ». La prémisse implicite et explicite des éditions des dernières décennies, c’est que le monde va dans une seule direction, et que les hommes et femmes politiques, les gens d’affaires et les leaders de la société civile du monde entier devraient pouvoir se réunir en un seul endroit pour échanger des idées et développer des affinités personnelles.

Ainsi, ils seront mieux à même de contribuer au « progrès » et de « relever les défis de demain » — on pourrait ici insérer toute une série de mots creux à la mode, qui ont bien sûr pour fonction de gommer les idéologies à l’oeuvre derrière les stratégies de gouvernance et d’interventions économiques, dont la circulation a été amplifiée par le Forum au fil des années.

Cette vision du monde n’a plus l’emprise qu’elle avait. L’Europe est en guerre, et les relations entre la Chine et les puissances occidentales sont de plus en plus tendues. Bien des pays du Sud expriment avec force leur ras-le-bol par rapport à « l’égoïsme » qu’ils perçoivent du Nord, que ce soit sur la question de la distribution des vaccins au plus fort de la pandémie, ou alors sur les réparations pour les changements climatiques, comme on l’a vu cet automne lors des deux dernières COP. Pendant ce temps, l’autoritarisme est en hausse, et les démocraties se fragilisent. Disons que les critiques de la mondialisation sont aussi plus en vogue qu’il y a quelques années.

Ce contexte changeant, les organisateurs du Forum eux-mêmes en prennent acte, comme le démontre une thématique qui se concentre cette année sur les manières de faire face à ces « polycrises », selon leur nouvelle expression. Il semble tout de même que l’âge d’or de Davos, et de tout ce que le FEM représente politiquement, soit derrière nous.

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